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23 février 2016 2 23 /02 /février /2016 19:08
Le sionisme n'est pas une invention laïque

Tout le monde a entendu parler d'Herzl, mais qui a entendu parler de rabbins comme Kalisher, Alkalaï, Friedlander, ou encore Chelouch ou Mouyal ?

Quand on considère les précurseurs du sionisme, l'approche reste très manichéenne. Une légende tenace voit d'un côté le «religieux» passif, qui attend la rédemption sans aucun engagement physique, voire en s'opposant à ce que d'autres retournent en Palestine pour lui rendre son antique splendeur ; et, de l'autre le «laïc», la truelle d'une main et le fusil de l'autre, engagé jusqu'à la moelle pour le rétablissement de l'Etat juif. L'image du religieux qui refuse de se rétablir en Palestine, parce qu'il attend que le messie le prenne par la main est une légende aussi puissante que l'idée du drap censé faire écran entre les époux homme attelés à la tâche du devoir conjugal.

Donc, sans fondu enchaîné, l'autre image, celle du Juif laïc, moderne, décoré de tous les superlatifs, contrebalance la première. Il est déterminé, nationaliste, courageux, et prêt à tout pour mettre un terme à l'exil et se battre pour le rétablissement politique et économique de son «ancien-nouveau pays». (l'Altneuland). En effet, on a tous en mémoire le déclic du docteur Théodore Herzl, quand il assiste à l'humiliation publique du capitaine Dreyfus, alors qu'il est correspondant du journal autrichien La nouvelle presse libre (Die Neue Freie Presse). Alors que, jusqu'à cette dégradation, il ne sait à quel saint se vouer, il écrit sous l'impulsion de son réveil l'Etat juif (en 1896), s'investit jusqu'à l'épuisement total dans des rencontres au sommet, organise le Congrès juif mondial, et se met à persuader que si on le veut, ce ne sera pas un rêve. L'Etat juif est lancé. Si ce n'est pas dans cinq ans, alors, dans cinquante ans, on comprendra enfin qu'il avait raison. En effet, ce délai, aussi extraordinaire que cela puisse paraître, est le temps qui sépare cette prédiction de l'indépendance du pays.

Sans diminuer en rien le mérite d'Herzl, on l'isole souvent d'un vaste élan dont il représente certes une facette, mais qui intervient près de vingt ans avant son intervention, avec le début des immigrations massives, même s'il entre lui-même dans l'histoire une bonne décennie avant la fondation de Tel-Aviv. En effet, le premier congrès sioniste voit le jour en 1897, soit quinze ans après la première Alya, en 1882, et dix-neuf ans après la fondation de la «mère» des implantations agricoles, Petah-Tikva, en 1878. Or, à ceux qui rétorquent que si les habitants les plus anciens étaient très attachés aux traditions, ils n'en demeuraient cependant pas moins dépendants des fonds en provenance des communautés de l'étranger, on peut affirmer sans risque d'erreur que les premières organisations agricoles étaient le fait de Juifs religieux, soit déjà installés en terre d'Israël comme pour la future métropole précitée, soit nouveaux immigrants, comme les fondateurs d'Ekron, village contemporain au début des grandes vagues d'immigrations.

Mais revenons à ce qui se passe à l'étranger. Du 29 au 31 août 1897, l'Organisation sioniste, qui deviendra l'Organisations sioniste mondiale plus d'un demi-siècle plus tard, se réunit sous la direction de Théodore – Benyamin Zéev, en hébreu – Herzl, pour lancer le programme de Bâle et adopter l'hymne des Amants de Sion, la Hatikvah, comme hymne national du futur Etat. Il consiste, concrètement, à œuvrer pour faire reconnaître et garantir le Foyer national du peuple juif en Palestine et, spirituellement, à renforcer le sentiment d'appartenance nationale ainsi qu'à organiser le judaïsme mondial en un corps central. Matériellement, ce projet va promouvoir et organiser l'habitat en terre d'Israël par des métiers des secteurs primaire et secondaire, en encourageant l'installation d'agriculteurs, paysans ou fermiers, et d'artisans. Herzl fonde en 1896 le KKL, pour le rachat des terres. Il se heurte parfois à de l'hostilité, à Budapest notamment, mais il rencontre des personnalités importantes, à commencer par Rothschild. Dès 1896, il sollicite des lettres d'approbation du roi d'Italie, Victor-Emmanuel III, ou encore du pape Pie X. L'empereur Guillaume II d'Allemagne l'accueille dès 1898. Il rencontre le Sultan turc, Abdülhamid II en mai 1901, ou encore Vyatcheslav Plehve, ministre russe des Finances, en 1903. En 1902, il entretient des contacts avec Joseph Chamberlain, secrétaire d'Etat aux colonies. Il se rend jusqu'en Egypte pour une tentative avortée d'établissement dans le Sinaï. Sous l'effet d'un moment de découragement, il accepte une proposition anglaise qui ne manque pas d'un certain cynisme. Le gouvernement britannique, inspiré par son humour glacé, lui propose l'Afrique de l'Est: la farce ougandaise durera à peu près deux ans, du sixième congrès en août 1903, à 1905, quand le Congrès sioniste décline l'offre anglaise. Malgré l'immixtion posthume, en ce qui le concerne, du refus de l'Ouganda, il n'en demeure pas moins qu'Herzl a demandé à être transféré, après sa mort, en terre d'Israël, dès la naissance de l'Etat juif.

Herzl n'était pas seul

Cependant, avec tout le respect dû à son rang, Herzl est sans doute le visage que l'on associe au retour des Juifs sur leur terre, mais il n'est pas le seul à avoir réveillé la flamme de l'espoir en la rédemption. Nous allons évoquer ici deux figures que la mémoire a tendance à oublier, et qui comptent parmi les «précurseurs du sionisme» (מבשרי הציונות). Il s'agit des rabbins Zwi Hirsch Kalisher et Yéhouda Alkalay. Ces sommités peu connues du judaïsme ont senti le vent du retour du peuple juif dans sa patrie d'origine.

Les Juifs de Djerba auraient résolu l'une des difficultés halakhiques de R. Kalisher

Le Rav Kalisher est né presque un siècle avant les grands mouvements attestés des vagues d'immigration, en 1795, quand l'Europe connaît elle-même de grands bouleversements. Il s'est illustré pour son soutien inconditionnel au sionisme. Il convient cependant de préciser qu'il n'a soutenu aucun mouvement réformateur, malgré sa vaste érudition et sa culture générale. Au contraire, c'est un tellement grand «conservateur», au sens littéral du terme, qu'il œuvre entre autres pour le renouvellement des sacrifices à Jérusalem, cet aspect central du judaïsme ayant été interrompu avec la destruction du Second Temple. Dans son livre Derishat Sion (l'Exigence de Sion), il propose des solutions halakhiques aux problèmes concrets posés notamment par l'identification incontestable des descendants des prêtres, sachant qu'en Pologne, où il vivait, les Cohanim n'étaient que présumés comme tels. Fort d'une discussion du Talmud entre Rabbi Yéochoua et Rabbi Yohanan Ben Zakaï, il soutient que cette présomption est suffisante, étant donné qu'Elie le prophète, qui accompagnera le rédempteur, avec le rassemblement des exilés et la guerre de Gog et Magog, n'interviendra dans son travail d'identification que pour «rapprocher et non pas pour éloigner». On ignore toutefois quelle eût été, s'il en eût connu le statut, sa position vis-à-vis des Juifs de Djerba, dont l'identité en tant que Cohanim devait être certifiée, puisque l'histoire relate qu'Ezra, dont le livre biblique porte son nom, les avait sollicités avant de monter à Jérusalem pour y bâtir le Deuxième Temple, dans les années 3400 de notre ère, c'est-à-dire il y a environ 2350 ans. C'est en raison de la mésentente conséquente à cette rencontre entre cet ancien de la Grande Assemblée et les Djerbiens qu'aucune famille Lévy n'a plus eu la possibilité de vivre à Djerba, pas même aujourd'hui.

R. Kalisher ne s'est pas moins démené que B.Z Herzl

Le Rav Kalisher soutient donc le sionisme tel qu'il est perçu en tant qu'aspect physique du retour d'Israël vers ses racines, et encourage le travail agricole.

Née à Lissa, sa communauté passera sous la tutelle du roi de Prusse. Le Rav Kalisher est un élève très proche de son maître, l'illustre Rabbi Akiva Yguer. Sans renier en rien sa fidélité à la tradition orthodoxe d'Israël, il est féru de philosophie. Les œuvres de Descartes, Kant, Spinoza ou encore Moses Mendelssohn n'ont pas de secrets pour lui. A dix-neuf ans, il est juge rabbinique, ce qui est exceptionnel à un âge si précoce. Il se bat contre les réformateurs. A quarante-et-un ans, il s'adresse à Anshel Meir Rothschild, le fils du baron, pour encourager le rachat de la terre d'Israël des mains du pacha d'Egypte, écrasée par son pouvoir à cette époque. Il voit en un tel acte, en 1836, donc, «l'opportunité de fonder un Etat d'Israël dégagé de la tutelle d'un roi étranger». Il présente les principes de sa pensée, toujours fidèle à la plus stricte des obédiences, selon laquelle la rédemption doit se faire par les voies de la nature, sans attendre que tout le travail se fasse par une intervention miraculeuse, l'homme devant s'atteler personnellement à la réalisation des commandements. Une importante relation épistolaire le liera aux rabbins de son époque, ainsi qu'au mécène Moshé Montefiore.

En 1859, il rencontre un autre rabbin, le Rav Natan Friedlander, élève de Rabbi Yossef Zondel de Salant, qui défend la même idéologie. Ils œuvrent donc ensemble. En 1860, le Rav Kalisher fonde la Commission pour l'installation en terre d'Israël, dans la ville de Toron. La Société pour l'installation en terre d'Israël voit le jour. Cette fondation rachète des terrains et construit des maisons pour les pauvres de Jérusalem. Il lutte donc sa vie durant pour la réinstallation en Palestine du peuple juif et le renouvellement des sacrifices, interrompus avec la destruction du Temple. Or, se fondant sur l'attitude des exilés rapatriés à l'époque d'Ezra, il préconise que cette restauration tant attendue peut commencer avant la reconstruction du Temple.

Le Rav Alkalaï, autre figure sioniste du judaïsme traditionnel

Le Rav Alkalay, quant à lui, est né à Sarajevo en 1798. A l'instar de la Palestine, le pays où il voit le jour est placé lui aussi sous le joug de l'Empire ottoman. A l'âge de onze ans, il fait son alya. Elève du Pélé Yoetz, il est nommé rabbin à Jérusalem puis part pour Zemun, dans la région de Belgrade, en Serbie, alors sous l'emprise de l'Empire d'Autriche.

Il ne reviendra en Palestine qu'en 1874. A l'âge de quarante-et-un ans, il rencontre le rabbin Yéhouda Bibas, décisionnaire et kabbaliste, né à Gibraltar en 1777, et l'un des précurseurs de la rédemption active, et de l'idée d'une reconstitution politique de l'Etat d'Israël. Le Rav Alkalay, impressionné par le rabbin Bibas, est alors convaincu par la prépondérance et l'urgence de l'investissement personnel en vue d'encourager la rédemption, dont l'élément de base est bien entendu le retour à Sion. En 1840, il publie le Minhat Yéhouda, où il encourage le départ pour la Palestine. Il tente de convaincre l'Alliance israélite universelle d'encourager la réinstallation des Juifs dans leur patrie, mais sans succès. Il contact le sultan turc et les grandes puissances. Il participe à l'effort du renouveau de la langue hébraïque. Pendant tout le XVIIIème siècle, un vaste mouvement, bien que relativement faible au niveau du nombre, est suscité par ses appels et sa pensée. Des Juifs, en provenance d'Afrique du Nord et des pays sous la tutelle de l'Empire ottoman s'installent à Jaffa. Là, les élèves des rabbins Bibas et Alkalay développent les bases de l'économie. Tout ce public religieux, qui compte entre autres un groupe de cent cinquante immigrants d'Algérie, dirigés par le Rav Abraham Chelouch, et un groupe de cent quatre-vingt Juifs revenus du Maroc, avec à sa tête un sage du nom d'Aaron Mouyal, ne vivent pas des fonds récoltés à l'étranger mais de leur propre labeur.

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vu-sous-cet-angle Yéochoua Sultan
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