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20 février 2013 3 20 /02 /février /2013 21:25

Se souvenir d'Amalek, et des horribles exactions subies par les Juifs en exil, constitue l'observation d'un commandement explicite de la Torah. Le shabbat qui précède Pourim est appelé Shabbat Zakhor, le shabbat du souvenir, et la lecture du passage de la Torah qui relate l'agression par Amalek des enfants d'Israël à la sortie d'Egypte, ainsi que la répugnance qu'il inspire à D. pour toutes les générations, comme le mentionne explicitement le texte biblique, est un ordre non pas d'ordre rabbinique mais de la Torah. L'Etat d'Israël respecte ce commandement du souvenir. Même si on veut le définir comme laïc, l'effort de mémoire, de ne pas oublier la haine irrationnelle et ses conséquences tragiques, est une des affaires qui sont à l'ordre du jour. C'est d'autant plus étonnant qu'il se peut que la fidélité à ce commandement ne soit pas motivée par un sentiment religieux mais par les circonstances de l'histoire qui ont fait venir des jours sans espoir très peu de temps avant l'avènement de la souveraineté juive en Palestine. Et ce respect du commandement de Zakhor, souviens-toi, comme fatalement imprimé dans la conscience collective, voit le pays d'Israël s'installer dans une attente, où la motivation pour les jours de la rédemption s'estompe, et où une attitude passive en ce qui concerne la réparation de ce qui a été détruit avec le départ en exil de la montagne sainte fait qu'on en diffère activement l'échéance.

Il y a quelques mois, le gouvernement a annoncé que les voyages en Pologne au départ d'Israël allaient s'intensifier, et que les frais des billets et des séjours allaient être partiellement pris en charge par l'Etat pour les lycéens, de sorte que les élèves issus des milieux les moins aisés pourraient y participer, ainsi que ceux des classes moyennes, dont les parents ne devront plus qu'assumer une partie de leurs propres deniers. Mais pour quel motif? Qu'est-ce qui fait que le gouvernement et les différentes instances, de l'enseignant aux commissions parlementaires en passant par les proviseurs, s'attachent religieusement et consciencieusement à la réalisation du commandement «Souviens-toi de ce que t'a fait 'Amalek, en chemin, à ta sortie d'Egypte», précepte qui englobe toutes les vicissitudes subies par le peuple juif au cours de ses pérégrinations en exil? Ou alors, le peuple d'Israël a-t-il pris par la force des choses l'habitude, dans un monde où la misère, feinte ou réelle, est plus écoutée et persuasive politiquement que le glaive préventif ou défensif, de s'attacher au rôle de la victime inéluctable, comme si un chétif Etat d'Israël avait réellement été offert sur un plateau d'argent par les Nations Unies à des Juifs affaiblis de retour dans leur Palestine? Nous envisagerons également l'extraordinaire tendance, chez des Juifs de toutes obédiences, à faire en sorte que cette image de l'opprimé reste bien vivace, jusqu'à constituer, certainement inintentionnellement, un dernier frein à la victoire éclatante du retour d'Israël. Mais une véritable fermeté aurait certainement calmé les nations qui auraient trouvé la légitimité d'Israël tellement évidente que l'on n'aurait peut-être pas assisté à cette extraordinaire coalition qui pourrait n'être que la tentative ultime de guerre des nations contre le peuple qui a reçu la Torah.

Cette décision gouvernementale, qui a choisi d'officialiser et de répandre largement ce que l'on pourrait considérer comme de véritables pèlerinages à Auschwitz, a choisi le symbole de l'attitude amalécite par excellence. C'est là que s'est produite l'issue la plus tragique de la mésaventure de l'exil européen pour trois millions de Juifs polonais, et pour autant des contrées voisines. Orthodoxes ou intégrés depuis plusieurs générations, tous furent traqués, dans une telle haine que même des non-juifs furent poursuivis pour un arrière grand-père ayant appartenu au peuple d'Israël. Peut-être que les négateurs de la Shoah sont motivés tout simplement par une volonté d'étouffer l'importance du commandement qui vaut une lecture spéciale de la Torah ce shabbat, et d'en désactualiser l'impact.

Quant au jeune Israélien, né dans un environnement proche sécurisant, il risque de ne pas être capable d'apprécier à sa juste mesure l'ampleur de la haine qui remonte à la nuit des temps, l'époque prénatale d'Esaü – «C'est un fait, Esaü hait Israël» – et il peut s'imaginer que ce passé, pourtant récent sur l'échelle de l'histoire, pourrait être à dissocier du présent, et que sous un certain angle, l'organisation du peuple juif en un Etat n'aurait plus de raison d'être, les temps ayant changé et les nations s'étant pacifiées.

A l'instar d'un demi-million de ses compatriotes qui vivent à l'étranger sans y être nés, l'Israélien qui n'a pas connu la vie de l'exil risque de se dire que l'antisémitisme et ses dangers font définitivement partie des annales d'une histoire désormais obsolète. De la sorte, les pouvoirs sont conscients qu'il faut sceller en un contenu moral ou spirituel, et en une motivation autre qu'économico sociale, le sens de la vie israélienne. Ainsi, le catalyseur que représentent ces voyages extrascolaires, qui est certes fondé sur des motifs tangibles, consiste à inculquer dans la conscience des jeunes générations que l'Europe n'est pas si avenante que l'on pourrait le croire, quand vient se greffer à cet enseignement sur le terrain l'indifférence ou la complicité d'Etats paradoxalement coauteurs de la reconnaissance universelle des droits de l'homme.

Mais d'autres motifs, inavouables, peuvent rejoindre par d'autres chemins l'appréciation de ce qu'enjoint la Torah. Qu'est-ce qui peut motiver une décision gouvernementale précitée, qui interpelle tout l'éventail politique, hormis les minorités récalcitrantes tolérées? Si, dans le fond, l'âme du peuple veut la réalisation du commandement de ne pas oublier ce qu'a fait Amalek aux descendants des Hébreux pendant toutes les générations ; une considération stratégique de la doctrine sécuritaire n'est pas nécessairement absente: brader le Sinaï aux Egyptiens, garder ou brader le contrôle de Gaza ou du cœur de la terre d'Israël, tout est passé au prisme de la défense d'un intérêt assimilé par erreur à de la sécurité, alors qu'il s'agit très souvent de faire perdurer l'image d'Israël en tant qu'opprimé . De la même façon, se rendre en Pologne et constater de visu ce que les nations les plus éclairées sont capables de faire aux Juifs, revêt ici un double emploi: montrer aux nations que le rapport bourreau/victime est toujours saillant, et en transmettre le vif sentiment aux jeunes générations israéliennes, qui n'ont pas connu cette indicible horreur, et qui préfèreront ne pas négliger l'importance de leur Etat-nation, la situation risquant de se retourner à tout instant en étant à la merci d'une haine potentiellement renouvelable. On retombe donc sur le sionisme-refuge, sionisme d'a posteriori, bien moins noble que l'amour de la terre d'Israël offerte par D. à son peuple qui a reçu la Torah pour l'y réaliser dans toute sa dimension, qu'il y ait ou non danger ailleurs.

Il n'en demeure pas moins que cette image de la victime, que l'on peut reprocher à la direction politique israélienne de préserver et entretenir, reste justifiée, puisque les poursuites irrationnelles dont les Juifs ont toujours fait l'objet, de l'Espagne sous-développée à la laborieuse Allemagne, jusqu'à la Shoah, ont effectivement fait d'Israël la victime des nations, aussi bien en exil que dans son Etat boycotté et assailli de tous côtés. Ce qu'il convient de relever tout de même ici, c'est cet attachement à ne pas se débarrasser de cette image, au point de se mettre en péril pour la garder. Le gouvernement de Golda Meir a mis le pays en danger pour montrer au monde entier que les agresseurs étaient bien les pays avoisinants, surtout depuis que le «malentendu» de la guerre des Six jours, où les agressions arabes, comme le rassemblement des troupes de l'ennemi aux frontières d'Israël, les menaces d'anéantissement et la fermeture du détroit de Tyran ne constituaient pas un casus belli assez flagrant pour l'opinion mondiale. On a voulu aussi faire des cadeaux aux tueurs, pour bien montrer au monde la gentillesse israélienne, et à quel point les Olp et autres assassins n'ont aucune raison de nous en vouloir. On s'est même convaincus qu'en étant gentils avec eux, ils allaient regretter leur animosité injustifiée et peut-être même essuyer une larme.

Pourtant, cette conception n'est en rien une ruse ou une tactique politique. Elle est profondément ancrée dans l'inconscient collectif d'un peuple qui a vécu un exil bimillénaire, expérience inexistante et inconcevable dans la culture de tout autre peuple. Or, l'exil exerce une profonde empreinte chez celui qui l'a vécu ; il impressionne indéniablement les mentalités. Ainsi, de nombreuses similitudes font se ressembler deux générations nées en exil à un peu plus de trois mille deux cents ans d'intervalle.

Le caractère soumis forgé par la captivité en Egypte n'avait pas non plus facilité la tâche de la rédemption, et les esclaves libérés s'étaient révoltés non pas contre la dure condition qui avait préludé à leur libération, quand ils étaient opprimés, mais contre leur statut d'hommes libres à plus d'une occasion, quand ils se sont révoltés contre Moshé à plusieurs reprises en exigeant de retourner en Egypte: «Voici qu'ils m'ont mis à l'épreuve à dix reprises». Mais ne nous laissons pas aller à juger nos ancêtres les Hébreux à la légère. Les épreuves qu'ils avaient eux-mêmes endurées dans le désert auraient fait tomber plus d'un homme de notre époque moderne et blasée. Se retrouver avec femmes et enfants dans un environnement hostile, sans eau ni nourriture, ou voir s'avancer une armée entière qui s'apprête à écraser toute une population civile en frappant de l'épée toute tête qui pointe, alors qu'il ne semble pas du tout évident que la mer va s'ouvrir, a de quoi glacer le sang dans les veines de plus d'un homme courageux. Ce qui est reproché au peuple libéré, outre le manque d'une foi à toute épreuve dans les miracles, puisqu'il s'agit d'une époque où il fallait compter sur le miracle, c'est de ne pas fonder le cheminement de sa pensée sur le moyen d'aller plus loin mais au contraire sur le moyen de redevenir des esclaves "peinards" sans histoires. Le Saint béni soit-Il, à la dernière épreuve, quand le peuple se met à pleurer de rage – convaincu qu'il ne pourra pas vivre la réalisation de l'installation en terre promise – décide d'en finir avec les natifs d'un lieu qui n'en finit pas de leur servir de référentiel, et donne à une génération définitivement débarrassée de ce carcan quarante ans pour se reconstituer sur de nouvelles bases, non seulement physiquement, avec la liberté, mais également mentalement, avec la fin de la dépendance? Cette nouvelle génération du désert sera donc contrairement à la précédente débarrassée des chaînes spirituelles qui ont prolongé les chaînes matérielles et elle sera apte à se lever et de marcher sur la terre promise pour en prendre possession.

Donc, la génération d'aujourd'hui présente une analogie avec celle de la sortie d'Egypte sur le plan de ce blocage mental et de ce refus de s'affranchir de l'autorité et de l'opinion de ses anciens maîtres, européens pour la génération d'aujourd'hui, Egyptiens il y a 3325 ans. Dans les deux cas, une certaine prospérité a pu être de mise, mais toujours avec l'aval des non-juifs. Aujourd'hui encore, on ressent fortement la désagréable impression que les dirigeants de l'Etat d'Israël attendent toujours l'accord de leurs «patrons» américano-européens pour prendre les devants en cas de menace extérieure, par exemple, ou même pour se défendre, ou pour prospérer. «Regardez, on a encore bombardé nos villes, tiré sur nos civils et nos soldats. Un tyran fou est en train de s'équiper de l'arme nucléaire. Nous permettriez-vous de nous défendre, ou de contrattaquer?» Les réponses souvent évasives fusent après coup, avec les condamnations à l'Onu. Parfois, les dirigeants américano-européens s'inquiètent quand les Juifs – qui sont désolés de les déranger  – se multiplient sans que l'on puisse les limiter, tout comme les Egyptiens constatèrent que plus les Hébreux étaient opprimés, plus ils devenaient nombreux, à la différence près qu'aujourd'hui ils s'établissent de nouveau au cœur de leur terre promise et non sur une terre de captivité.

Il faut savoir cependant qu'une portion non négligeable du peuple d'Israël n'est pas sujette à la mentalité d'exil. En Egypte, beaucoup s'en étaient débarrassés très tôt. Les femmes, n'en déplaise aux féministes politiques qui cherchent toujours à critiquer le judaïsme, n'ont pas fauté par ce défaut et ne sont pas tombées sous le coup du serment divin interdisant à la génération du désert l'entrée en terre de Canaan, pas plus que la tribu de Lévi. Yéochoua et Calev se sont distingués d'entre tous les explorateurs. Puis, conscients de leur faute, des gens du peuple, les Ma'apilim, ont voulu s'amender, mais c'était trop tard. Ils devaient finir leur vie en exil.  Dans la génération sortie d'Europe (nous inclurons dans l'Europe ici l'Afrique et l'Asie, étant donné que ces deux continents étaient encore sous domination et gestion européenne au moment du retour d'Israël et de son indépendance). La génération de la sortie de l'exil d'Europe, plus de trois mille ans plus tard, possède aussi ses nouveaux Ma'apilim, qui en reprennent la désignation, et s'établissent en terre d'Israël en dépit du Livre blanc britannique. Une plaque commémorative, qui peut être citée ici pour exemple, a même été placée près du célèbre escalier des 154 marches de la plage de Netanya. Elle porte le titre de l'Alya de «Et bien quand même». Un réveil extraordinaire a fait bouger des dizaines de milliers de Juifs qui n'ont plus craint l'opposition des Nations, d'autant plus qu'il ne pouvait plus s'agir d'une révolte contre elles dès le vote en faveur du rétablissement du Foyer juif en Palestine. Si la Guemara (Ketoubot 103) rapporte que le peuple d'Israël a prêté le serment de ne pas monter en armée ni de se révolter contre les nations, et si on peut craindre de transgresser ces affirmations qui n'ont pas été relevées par la halakha, on ne peut que se féliciter de cette acceptation internationale.

Et pourtant, on sait que le peuple juif n'a pas unanimement œuvré pour concrétiser son retour en sa Palestine chérie, et qu'il ne s'est pas délesté de la mentalité forgée par son exil. Certes, concernant la génération de la sortie d'Egypte, il a simplement fallu, comme nous l'avons vu plus haut, qu'à ceux qui étaient nés esclaves se substitue une génération d'hommes nés libres. Mais à la sortie d'Edom, paradoxalement, l'élan extraordinaire de soif de libération nationale, ressenti en exil, semble s'essouffler précisément auprès d'une génération d'homme nés dans la liberté, au point de voir des descendants des libérateurs manifester main dans la main avec les ennemis d'Israël contre une barrière de sécurité, par exemple, ou contre l'expansion d'une localité juive orthodoxe.

Il convient donc de reconnaître que le mouvement de libération à toutes ses époques, même les plus fastes, est loin d'avoir fait l'unanimité de tout le peuple, et a pu également ne pas se poursuivre pleinement auprès des générations qui ont suivi. On peut constater là-dessus que les différentes sorties d'exil n'ont pas fait l'objet d'un référendum ni d'un vote remporté par la majorité, n'en déplaise aux partisans de la démocratie à tout prix. Commençons par la sortie d'Egypte. Le texte rapporte que seulement un cinquième ou un cinquantième des Hébreux sont sortis d'Egypte (L'exode). Au retour de Babylone, ils n'étaient que quarante mille (Talmud Kidouchin). Au retour d'Edom, l'auteur de Em Habanim Semeha, le Rav Tichtel, interné dans un camp de concentration, regrette l'attitude des maîtres de la Torah qui ont largement rejeté l'appel au retour en la mère patrie, notion perçue comme étrangère ; puis, comme ce fut le cas au retour de Babylone, ce ne sont pas les plus grands dirigeants spirituels et religieux qui ont pris les rênes du rétablissement en terre d'Israël, et malgré le ferme volonté qui a conduit à l'expansion économique et démographique du pays, même si les Juifs n'étaient que six cent mille lors de la proclamation de leur indépendance renouvelée, la lutte pour la libération de Jérusalem a été interrompue. Sans oublier que le Yichouv a enduré de lourdes pertes et subi les exactions de non-Juifs fanatisés, il faut reconnaître que la lutte a été suspendue aussi de l'intérieur, au point que les renforts arrivés par bateau avaient été coulés sous l'ordre du tout nouveau Premier ministre du tout nouvel Etat. Ce recul de la volonté de vaincre, inadéquat en cette période du retour d'Israël, a dû être partiellement compensé par un événement qui ne dépendait plus de la volonté du commandement politique ou militaire, avec l'avènement de la guerre des Six jours, casus belli sans lequel aucune démarche ou action n'eût été entreprise par aucun des partis de la Knesset. Le pouvoir recule encore avec la formule de la paix contre les territoires, avec les accords d'Oslo, qui n'ont pas apporté la paix, loin s'en faut.

Tout ce déroule comme si le peuple juif s'effrayait de son destin, de sa rédemption, comme s'il était épouvanté par un processus vertigineux auquel il ne pouvait être habitué. 400 ans d'exil en Egypte ont pu être surmontés en passant à une génération nouvelle, mais 2000 ans d'exil d'Edom, c'est trop pour l'entendement humain. Plusieurs générations sont nées libres, mais elles ne parviennent toujours pas à se débarrasser de cette mentalité de soumission. On continue à aimer l'exil, à vanter les mérites de la «marmite de viande» que l'on pouvait contempler dans les vitrines égyptiennes, mais dont on ne mangeait pas. Ce qui se trouve à l'étranger suscite admiration et passion, mais ce qui est en Israël est à peine regardé. Un jour, à l'aéroport d'Orly, je me suis retrouvé devant un jeune Israélien dont le visage exprimait l'extase. Au début, je n'ai pas voulu abîmer sa félicité béate. Mais, ayant perdu un peu patience dans une file qui n'avançait pas, je me suis vengé de la lenteur du service des douanes sur cet innocent. Je lui ai demandé s'il se réjouissait de revoir des parents ou des amis chers, et il m'a répondu qu'il allait voir la tour Effel, et même y monter. Je lui ai alors demandé s'il y voyait un motif particulièrement réjouissant, ce qui a provoqué une sorte de déconfiture étonnée sur ses traits. La file s'est enfin décidée à avancer, mais il ne fut qu'à moitié rassuré quand je lui ai pourtant certifié que d'une certaine façon, on pouvait se réjouir d'un tel motif.

Or, D. connaît la mentalité de son peuple. Nous avons vu que la génération de la sortie d'Egypte voulait à la moindre difficulté retrouver ses chaînes, l'esclavage lui ayant paru bien plus tranquille que la liberté. Il sait aussi qu'une génération plus tard, cette tendance avait été effacée, mais que le cas est bien plus préoccupant à l'époque que nous vivons, quand l'extinction de la fin de la vieille génération n'insuffle plus à la nouvelle un vent de liberté, et ce qui a fonctionné pour l'après-Egypte ne fonctionne plus de la même façon à l'époque de la sortie d'Edom.  

Aujourd'hui, aucune des variantes de la mentalité juive ne va dans le sens de la rédemption, pas même le public qualifié de sioniste religieux, et une attitude stratégique d'acceptation de la présence massive de leurs ennemis sur leur terre se transforme en une nouvelle nature. Le dialogue donne des résultats singuliers: ils vous diront que cette présence hostile ne les dérange pas, «du moment qu'ils acceptent la souveraineté d'Israël et qu'ils se montrent reconnaissants pour le bienêtre que leur procure cette proximité avec lui.» En insistant, ils vous diront qu'il ne faut pas généraliser, ou qu'ils finiront bien par reconnaître qu'ils n'ont aucune raison d'haïr les Juifs, ou encore que le peuple d'Israël n'est pas encore prêt à s'indigner et à se révolter. En revanche, ils travaillent au rapprochement entre les différents modes de vie israéliens, et servent dans une large mesure de trait d'union entre les laïcs et les orthodoxes.  Mais percevoir ou non la rédemption n'est pas une attitude passive, car elle implique que l'on œuvre dans son sens ou à contresens. Rester en exil pour de nombreux rabbins d'avant la seconde guerre mondiale a immanquablement affaibli l'importance du retour en Palestine, en laissant de surcroît une idéologie laïque y occuper le vide ainsi laissé. Pour l'Etat juif en général, la remise de la clé du mont du Temple à des étrangers lui a permis de ne pas se regarder en face, devant une esplanade qui n'attendait que le retour de ses enfants. Ils peuvent se prévaloir d'une attitude qui se cache derrière une réalité nouvelle: «Que voulez-vous que l'on fasse? Il y a déjà des gens!», peut-on facilement soutenir. C'est chose commode que de laisser les ennemis sur le Mont du Temple en se persuadant que c'est pour cette raison qu'il n'est pas reconstruit. Faire vider les lieux pourrait en effet être comme une invitation à réaliser ce que l'on doit.

Pourtant, les responsables de cette autre religion avaient déjà préparé leur départ, sentant bien que le propriétaire était rentré chez lui. D'autres symptômes ont marqué cette manière de ne pas s'impliquer dans la restauration de la splendeur des temps des rois David et Shlomo. L'aide de la Haganah avait été refusée en 1929 à Hébron. Sachant qu'un seul coup de feu tiré par une patrouille britannique a suffi, mais trop tard, à disperser des émeutiers musulmans galvanisés par le pogrom qu'ils étaient en train de perpétrer, on peut se représenter quelle eût été la situation d'Hébron aujourd'hui si l'organisation de défense juive y était restée. D'autres se placent en observateurs passifs, laissant les décisions à des politiciens qui n'ont pas ou plus foi en la rédemption même uniquement géographique du peuple juif. Ou alors, quand ils s'organisent en formations politiques, c'est, comme ils l'affirment, uniquement pour défendre leurs droits qui n'étaient pas honorés quand ils ne faisaient pas le poids. Pire, ils abondent dans le sens de décisions qui font reculer l'hégémonie et la présence juives au cœur de la terre d'Israël. Ne pas prendre part à l'édification de l'Etat parce qu'on a décidé que le temps de la délivrance n'est pas encore venu signifie que l'on diffère cette délivrance. Quant au sionisme non religieux, il implique une rédemption physique qui n'oblige pas toujours la récupération de Jérusalem: on accepte des lignes de cessez-le-feu en rechignant sur les armes apportées par l'Altalena qui auraient pu permettre de poursuivre la lutte pour libérer Jérusalem ; et quand Jérusalem est libérée, on fait cadeau de son centre à des ennemis jamais transformés en amis.

Le refus actif d'oublier Amalek, s'il ne relève pas nécessairement de la volonté de s'acquitter d'un devoir religieux, ne s'inscrit pas non plus dans une tactique selon laquelle Israël se complairait à se placer en éternelle victime, pour en tirer un quelconque intérêt. Cet attachement à perpétuer par des visites officialisées en Pologne le souvenir des vicissitudes de l'exil et, par extension, à se maintenir dans une attitude dénuée de combativité, semble plutôt être la conséquence d'une trop longue errance qui a marqué les esprits à un tel point qu'il leur est difficile de s'en libérer. «Il arrivera un temps où il n'y aura plus de volonté.»  -Kohéleth 12, 1). Le peuple d'Israël est ressorti physiquement de l'esclavage des nations ; il lui faut encore s'en sortir mentalement et spirituellement.

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