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12 juillet 2022 2 12 /07 /juillet /2022 19:08

Sujet tabou : la mise en difficulté du droit du peuple juif à disposer de lui-même

En 96, l'autorité israélienne ajoute au vote législatif le choix du Premier ministre. L'Etat juif souverain, indépendant, qui demande un roi, désigne pour le gouverner Netanyahou. Le peuple juif donc, à raison de 55%, a rendu son verdict. Or, le résultat des élections n'aura été que de 50.5% contre 49.5% (pour Pérès). Dans le clivage gauche/droite[1], la quasi-unanimité du vote arabe a soutenu Pérès. La question évidente qui survient automatiquement consiste à se demander pourquoi le peuple juif partage avec des intervenants extrinsèques son droit pourtant incontestable et absolu de désigner ses propres dirigeants. Comment une majorité si écrasante, doit-elle être au minimum sérieusement minorée, et au pire courir le risque d'être ineffective ?

Cet enjeu pourtant si pondérable fait pourtant partie de ce qui se trouve selon la fenêtre d'Overton au niveau de l'impensable, l'indiscutable, ou de la sphère de la déviance chez Hallin.

Vous êtes désireux d'en parler quand même, de placer cette problématique au centre du débat, sous la fenêtre ? Essayez, vous allez voir ! En 88, le rabbin Meir Cahana qui, non seulement se permettait, sacrilège, de remettre en question ce manque d'indépendance électorale du peuple juif, mais qui exigeait en outre le déplacement des populations hostiles vers la vingtaine de pays adéquats, s'y est essayé et en a fait les frais. Déjà député, il était candidat à sa réélection, et ses préoccupations, face au racisme, à l'antisémitisme et à l'insécurité qui menacent les Juifs dans leur propre pays, commençaient à sensibiliser une opinion qui commençait à se dire que ce que l'on prenait pour la fatalité pourrait être discuté, voire solutionné à la longue. Ni une, ni deux, il a été disqualifié et interdit de se présenter.

Pareillement, il est strictement interdit de faire tout rapprochement entre la présence arabe en Israël et les attentats. Un slogan simple, en 2001, devenait célèbre, diffusé via des autocollants. Il énonçait une logique simple : «Pas d'Arabes, pas d'attentats». On aurait pu s'attendre à un débat public, où les opposants à cet énoncé auraient soutenu : «Tous les Arabes ne sont pas des terroristes» ; tandis que les partisans en auraient relevé la subtilité : «Précisément, ce dicton ne les accuse pas tous. Tous les Arabes ne sont pas des terroristes, mais tous les terroristes sont arabes.» Peine perdue. Le 10 janvier 2002, un arrêt de la police l'interdit, suite à la plainte de la députée Zahava Galon, adressée au ministère de la Sécurité intérieure[2].

Ayant été au même moment en période de service militaire comme réserviste, je demande à mon supérieur hiérarchique ce qu'il en pense. Il me répond : «Il y a quand même énormément d'Arabes qui se tiennent correctement, et c'est assez vexant pour eux.» J'insiste : «Cette phrase ne l'exclut pas. C'est pourtant une vérité simple, non?» «Peut-être, mais ça peut froisser des gens.» Quoi qu'il en fût, le débat, que l'on soit pour ou contre, venait d'être interdit. Ce n'est pas au simple soldat de décider sur quoi s'ouvrira la fenêtre d'Overton. 

Les détenteurs des règles et des rênes vont plus loin : si vous êtes Juif et Israélien, vous devez avoir honte de votre victoire sur un monde arabe qui a voulu vous détruire, parachever la solution finale bloquée en 1945. Un terme du vocabulaire de l'ennemi vous sera imposé : la nakba, la catastrophe. Les maîtres à penser occulteront les éléments essentiels du contexte. Les Arabes n'attendaient pas Rommel, ils ne s'apprêtaient pas à frapper plus efficacement les Juifs vers lesquels ils les dirigeraient dès leur arrivée aux portes du pays. Ils n'avaient pas l'intention d'égorger les Juifs ou de les jeter à la mer, ou les deux, en se conformant notamment fidèlement aux termes de l'alliance contractée entre Hitler et Husseini, leur mufti… Oubliez tout ça… Et pourtant, leur catastrophe, pour finir, c'est la défaite des blindés allemands à El Alamein, qui fera qu'il n'y aura pas de curée, qu'il n'y aura pas de bain de sang, et que de fil en aiguille les Juifs réussiront à proclamer leur indépendance, et à vivre pleinement et fièrement leur identité.

Il serait insensé d'effectuer un sondage d'opinions sur la gravitation universelle, le géotropisme ou la pesanteur. On ne saurait accuser la terre de cruauté en cas de chute volontaire ou accidentelle d'un parachutiste qui aurait par exemple oublié son équipement à bord et ne se serait rendu compte de sa bévue qu'une fois propulsé par son saut dans les airs. On n'en voudrait pas plus à l'irréversibilité du temps l'empêchant de revenir ne serait-ce qu'une ou deux minutes en arrière, bien que cette impossibilité nourrisse une partie non négligeable de la science fiction, avec ses innombrables machines à remonter le temps et autres super-héros voltigeurs.

S'interroger sur la pertinence du vote arabe en Israël est tellement hors-sujet que cette démarche ferait d'un tel contestataire un individu déconnecté des réalités terrestres. Cette question a été suffisamment travaillée pour entrer dans la case de l'impensable, dans la sphère de la déviance, à tel point que la poser serait amusant et ne provoquerait tout au plus que de l'agacement ou de la colère.

Ces dernières années, la gouvernance est devenue ingérable. Les élections se suivent et se ressemblent. Il est quasi impossible de permettre à une majorité claire de se dégager. D'où les chantages, les motions de censure, et les gouvernements qui ne parviennent plus à mener leur mandat à terme, le dernier n'ayant tenu qu'une année.

Ainsi, entre le 9 avril 2019 et le 23 mars 2021, ce ne sont pas moins de quatre scrutins qui ont appelé les électeurs à se déplacer, à tel point que certains commencent à devenir allergiques à la démocratie. Voter tous les six mois commence à harceler l'opinion. Pourtant, si on considère les aspirations politiques du peuple juif souverain, il n'est pas difficile de comprendre où penche la majorité. Considérons à titre d'illustration un phénomène suffisamment prépondérant pour être relevé : les sièges qui, à la Knesset, représentent les électeurs du peuple d'Israël, ne sont plus au maximum que 110. Les élections pour la 21ème Knesset, le 9 avril 2019, concèdent six sièges aux partis Hadash-Ta'al, entre les mains d'Ayman Oudeh, et quatre entre celles de Mansour Abbas, de la liste Ra'am-Balad. La majorité des électeurs juifs qui n'en conservent pour leur gouverne que 110 est de 56 sièges. Mais elle ne peut être effective que si elle rassemble encore 5 sièges. Or, Netanyahou, qui est chargé de mettre en place le nouveau gouvernement, échoue. La majorité juive ne dirige plus le pays.

Le 17 septembre 2019 se déroulent les élections de la 22ème Knesset. Eman Oudeh dirige alors une liste arabe commune. Il rafle 13 sièges. La représentation des Juifs descend à 107 mandats. La majorité juive est de 54 députés, mais elle ne peut prendre le pouvoir. Le gouvernement reste un gouvernement de transition, puisque personne ne parvient plus à réunir le minimum requis de 61 parlementaires prêts à en soutenir un nouveau. Le 2 mars 2020, il faut donc revoter. Cette fois, un nouveau gouvernement prend forme, le 16 mars 20. Mais ce n'est que partie remise, car l'échec de la validation du budget de l'Etat en provoque automatiquement la dissolution le 23 déc. 2020. Techniquement, le gouvernement ne peut quitter la place jusqu'à la relève qui doit être assurée suite aux prochaines élections, celles de la 24ème Knesset. Le résultat conduit à la configuration suivante, après que, notamment, un membre du Likoud, découragé de ne pas être élu chef à la place de Netanyahou, proclame une nouvelle liste. Guidon Saar obtient 4 sièges avec son «Nouvel Espoir».

En suivant les schémas de pensée politique admis par le consensus, le bloc de droite réunit 56 sièges, les religieux, qui sont leur alliés naturels (les valeurs de la droite étant globalement sinon identiques du moins proches de la tradition juive), 16. A première vue, c'est une belle victoire du public qui défend les valeurs nationales, morales et religieuses du peuple d'Israël, puisque, dans le camp adverse, les partis de gauche (25 sièges pour les modérés et 13 pour les extrémistes), ne font qu'un score insuffisant, même s'ils parviennent à rallier à leur cause – ou à se rallier à la cause, selon – du bloc arabe.

C'est là que se produit un scénario inouï. Après l'échec de Netanyahou, Rivlin, alors président de l'Etat, passe la main au chef de la liste Yech Atid, qui est arrivée deuxième, avec 17 sièges (contre 30 pour le Likoud). Yaïr Lapid, fin stratège en psychologie instinctive et manœuvres politiques acrobatiques, s'unit avec Naftali Beneth, qui a obtenu 7 mandats, pour mettre au point un système de leadership à deux têtes rotatives. Beneth ne se sent pas de joie, obnubilé par son ambition de devenir Premier ministre, perd le sens de l'orientation, et son parti, Yémina, que les circonstances, promesses et autres motivations électorales, nous autorisent à traduire par «A droite, toute!» opère sans le comprendre ou en refusant de comprendre, un virement à 180° vers la plus extrême des gauches quand, violant tous les consensus tacites, se vend et vend la pays aux Frères musulmans, et se montre prêt à s'abaisser devant tous les chantages (légalisation de constructions illégales, y compris sur des propriétés juives, raccords au réseau national électrique desdites constructions, 53 milliards rackettés à la caisse publique etc.).

Ce changement de direction va le ramener à la case départ, en y ajoutant son total discrédit, mais de sorte qu'il ressemble à ce marin qui, ayant au beau milieu de l'océan opéré à son insu un demi-tour, a cru en revenant sur son port de départ découvrir un nouveau monde identique au sien. Certes, d'autres partis a priori de droite n'ont pas voulu laisser passer l'aubaine trop belle, tel ce Liebermann qui, des décennies durant, était en apparence l'homme dur de la droite.

La démarche du retournement de veste est une pratique assez courante. On dit que, en France, Mitterrand ne resta de gauche que deux ans. C'est assez courant quand vous aspirez à devenir ou rester dirigeant mais que vous retrouvez minoritaire. Qu'à cela ne tienne, vous pourrez vous arranger avec les élus oppositionnels et adapter vos choix politiques.

A présent, fondamentalement, on est en droit de s'interroger. Que faut-y blâmer ? Un politicien émotif et benêt qui agit comme un affamé à qui on n'aurait laissé sur sa table qu'un succulent repas non casher ; ou un système qui aboutit sur une impasse, quand des ingérences étrangères s'insinuent dans le système électoral de l'Etat juif tel un marchand qui agirait sur le plateau de sa balance de Roberval où sont placés les fruits qu'il doit vendre, car il juge qu'il y en a déjà bien assez comme ça ?

Tout dépend du principe sur lequel la fenêtre d'Overton s'arrêtera.

 

[1] Voir l'article : Netanyahou, c'est la gauche.

[2] https://news.walla.co.il/item/167536

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