Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
12 juillet 2022 2 12 /07 /juillet /2022 19:06

Les faiseurs de guerres : Kosovo, Russie, Lybie… 

La guerre occupe à première vue, à l'aune de la fenêtre d'Overton, la place de l'impensable. La vie a quelque chose de sacré, et le souci humanitaire est aux antipodes de la belligérance. L'union doit prévaloir entre les hommes, et on admet vite, en considérant qu'hier était une autre ère, que les deux générations impliquées dans les deux guerres mondiales, pour ne citer que les traumatismes les plus intenses et les plus récents qui aient touché de façon si meurtrière notre planète, étaient tout simplement sauvages, quasi préhistoriques, tandis que l'homme par excellence, dans lequel chacun se retrouve volontiers, n'est pas seulement foncièrement pacifique. Il ne conçoit pas comment les autres, ses prédécesseurs archaïques, ont pu se laisser entraîner dans des conflits si ravageurs.

Pourtant, en ces temps que l'on a trop tendance à considérer comme sauvages et reculés, la propagande pour la guerre était nécessaire. Elle avait déjà recours à des artifices. Il n'est pas certain que l'homme de 1914 fût un colosse en quête d'action violente, ravi à la vue d'effusion de sang. Des formules devaient donc être trouvées pour la bonne cause. En ce temps-là, pour motiver les foules, on parla en France d'union sacrée, ou comment désigner la chose par son contraire. L'inversion des éléments et des sens ne voit plus dans la vie le sacré, mais dans la destruction.

Dans une Europe lasse et pacifiée, pour justifier la guerre, on affectionne ce clair-obscur syntaxique où le qualificatif s'oppose au nom qu'il seconde. On peut bombarder des gens, à condition de les faire passer préalablement pour des criminels, de préférence de guerre. Il ne manque plus que l'intervention de l'oxymore adéquat : la «guerre humanitaire» est là. Elle s'inscrit dans la famille de la douce amertume, du bien connu silence assourdissant, de l'amour cruel, la tape amicale, passons-en et des meilleures. Le concept nouveau, cinquante ans après le deuxième conflit mondial, et au risque pas si négligeable de provoquer un nouveau désordre, est mis au point pour l'Otan. Douloureux calembour, cinglant humour. Pour un peu, on aurait eu envie de s'engager pour casser du Serbe. La fenêtre a été durement éprouvée et aurait bien pu se briser. En un temps record, la guerre passe de la case impensable à la case au minimum raisonnable. Et gare à quiconque eût contesté les bombardements otanesques. On lui aurait rappelé que les Serbes en voulaient aux Albanais du Kosovo et qu'il fallait bien leur infliger une bonne leçon. Néanmoins, évitons de mettre tout le monde dans le même sac. Le Conseil de Sécurité n'a pas approuvé la manœuvre.

Dans le même ordre d'idées, le nationalisme est de manière consensuelle identifié à l'intolérance et à la xénophobie. Ce jugement de valeur paralysant a permis à l'Europe de se laisser submerger par une immigration hostile, conquérante, avec le sourire. Mais quand la Russie franchit la frontière ukrainienne, il faut très vite inverser la vapeur, car il ne faudrait surtout pas que l'Ukraine se laisse envahir elle aussi avec le sourire, au cas où le travail en Europe occidentale aurait fait des petits plus à l'Est. Le bon citoyen bien élevé ne comprend pas. Il interroge ses tuteurs politiques. «Mais, le nationalisme, c'est mal ?!» On lui répond : «Bravo, le bon élève. Mais attention, il y a un bon nationalisme et un mauvais nationalisme. Le mauvais nationalisme, c'est le nationalisme mettons français, (car il doit rester de bon ton que les agresseurs qui investissent rues et quartiers continuent à passer pour des victimes sans être dérangés). Le bon nationalisme, c'est le nationalisme ukrainien (parce qu'il ne faudrait pas que la Russie s'étende trop)». «Ah, merci, maître. Je n'y aurais jamais pensé tout seul».

Ni les contradictions, ni les paradoxes ne retiennent les faiseurs de guerres. D'ailleurs, il serait erroné de considérer qu'ils se contredisent. Non, ce qu'ils font, c'est juste une reconfiguration de la fenêtre d'Overton en fonction des politiques à promouvoir. L'agression et la déstabilisation du régime de Kadhafi interviennent dans le contexte de mea culpa qui conditionne depuis longtemps le quidam occidental. Si un ressortissant d'un pays anciennement colonisé, fût-il de troisième ou quatrième génération, vous détrousse et vous assomme, ne lui tenez pas rigueur. C'est parce que vous exploitâtes injustement son pays. «Mais la fin de la dernière colonisation remonte à soixante ans en arrière, pourrait-il objecter. Je n'étais pas né». «Eh bien, si ce n'est toi, c'est donc ton frère». Le quidam s'éduque, et, dans les meilleurs cas, il accepte avec soulagement sa voiture incendiée, son passage à tabac à dix contre un, son ITT et sa convalescence, qui l'aident à faire pénitence. Après tout, certains ancêtres du quidam n'ont-ils pas trouvé juste qu'un peuple en exil souffre éternellement parce que l'on reproche à ses ancêtres d'avoir supposément condamné l'un des leurs ?

Certains intérêts pourraient donc choquer le bon citoyen d'Europe. Comment, alors que la colonisation, bien qu'imposée aux autochtones, a pu connaître de longs épisodes de paix et de prospérité dont profitaient aussi ces derniers, pourrait-on attaquer violemment, avec force bombardements, un Etat souverain fraîchement décolonisé ? On pourrait en outre s'indigner que, contrairement à la colonisation, comparable peut-être à un carnivore qui tue pour se nourrir, les guerres d'Irak ou de Lybie, américaines ou françaises, ne frappent que pour laisser derrière elles le chaos, comme un animal qui mettrait à mort une autre bête sans la moindre intention de s'en nourrir. C'est pourquoi il est primordial que des gens qui pensent à votre place mettent au point une conceptualisation justificatrice de l'agression. On ne va pas attaquer un pays africain ou moyen-oriental souverain. On va, entre oxymores et euphémismes, vous parler d'une guerre salvatrice, qui veut «sauver le peuple libyen». Quiconque a cru voir qu'on le bombardait s'est fait une mauvaise idée de la situation. C'est une illusion d'optique. On ne le bombarde pas, ce peuple, on le sauve. Ce n'est pas un forcené qui s'acharne sur la porte de la maison de sa victime que vous voyez ; c'est un pompier bénévole qui vient sauver l'habitant de l'incendie qui en condamne les issues.

BHL, le penseur engagé, philosophe, donc amoureux de la sagesse, vétéran de la paix, n'a négocié avant de bombarder que «pour aider la Libye à sortir de la tyrannie de Mouammar Kadhafi»[1]. D'ailleurs, quand on parle d'un conflit violent, dans notre époque postérieure à la seconde Guerre mondiale, l'Otan n'est jamais très loin.

En ex Yougoslavie comme en Libye, le dénominateur commun est qu'il y a certes un conflit local, entre Serbes et ressortissants albanais, ou entre Kadhafi et les insurgés, mais que des observateurs étrangers décident qui en sera le gagnant, et lui prêtent main forte.

En revanche, les intentions pacificatrices ne sont pas toujours fondamentalement désintéressées. Le média Blast, une dizaine d'année après le début du chaos libyen, accuse BHL d'avoir touché 9 millions d'euros du Qatar pour sa propagande belliqueuse. L'intéressé crie à la diffamation. Prendrait-on le militant pour un débutant qui se laisserait faire sans réagir ? Manque de chance, il est débouté. Qu'à cela ne tienne, il fait appel. Mais rebelote, la décision est confirmée en appel, le 29 juin 22.

En tout état de cause, agir sur la fenêtre d'Overton n'est pas impossible, surtout si on y met les moyens financiers. Les poses intellectualistes et le bourrage de crâne médiatique feront le reste. L'impensable, l'agression d'un Etat souverain, qui plus est africain, devient politique publique, nécessaire et incontournable. 

Avec la Libye, c'est l'un des derniers remparts protecteur de l'Europe d'une invasion en règle qui tombe. Demandez aux habitants de Lampedusa. Ils les ont vus passer.

Partager cet article
Repost0

commentaires