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14 août 2020 5 14 /08 /août /2020 12:06

 

Qu'exige la morale juive ? Ne pas se réjouir de la chute de son ennemi ou entonner un cantique?

La confusion morale, si elle touche à première vue tout particulièrement les membres de la Cour suprême, semble toucher tout autant la direction politique de l'Etat, bien que l'atteinte semble plus modérée. Nous allons dans un premier temps nous intéresser aux répercussions du phénomène pour le moins curieux de la compassion à mauvais escient sur plusieurs strates de la société ou du leadership israéliens, avant de nous pencher succinctement sur diverses sources du judaïsme qui pourraient au premier abord sembler contradictoires au profane, ou plus généralement pour une pensée simplificatrice (où tout est bon ou mauvais). En dernier lieu, nous verrons, en nous référant à un Rachi de la Torah, dans quelle mesure la chute d'un ennemi dont nous ne mesurions pas le danger nous oblige sans que cela soit paradoxal à nous réjouir ouvertement, sans quoi il pourrait bien être question d'ingratitude.

Ne pas se réjouir de la chute de son ennemi ne signifie pas qu'il faille tendre le cou à son glaive.

En dépit de la colère et/ou du désarroi ressentis par l'opinion suite à une énième interférence de la gente judiciaire sur les affaires du pays, il n'est pas utile de se lancer dans de profondes investigations pour relever la similitude entre l'attitude des juges et celle des dirigeants élus envers l'ennemi. Malgré son effet fracassant, le dernier coup de force judiciaire n'est pas si colossal et nous allons voir qu'elle ne se démarque pas, fondamentalement, d'idées ou sentiments pour ainsi dire à la mode.

La Cour suprême, dont le sentiment qu'elle produit dans l'opinion qui voit en elle une instance qui pactise avec l'ennemi, a décidé d'entraver la décision de détruire le domicile du terroriste coupable de l'assassinat du soldat israélien Amit Ben Ygal. Vues les opinions politiques dont ne se cachent plus les juges depuis près de trois décennies, la surprise était prévisible. Si toutefois effet de surprise il y a eu, il ne résulte pas de leur prise de position inique, mais du fait qu'ils aient osé imposer leurs vues dans une affaire on ne peut plus flagrante.

Ils n'ont pas hésité, pour se justifier, à invoquer le motif de la «dignité humaine». Bien sûr, la question qui justement provoque l'indignation est : «La dignité humaine de qui?» La politique de démolition des maisons, qui s'inspire d'une loi jordanienne en l'occurrence, présente un aspect dissuasif indéniable, sachant que l'influence haineuse du milieu ambiant, et surtout familial, n'est absolument pas étrangère au passage à l'acte. Par ailleurs, certains  criminels contrôlent leurs pulsions quand ils savent que  leur acte  aura des répercussions sur son entourage familial. Ne pas dissocier le tueur de son environnement, du terreau empoisonné sur lequel il a grandi, et surtout empêcher ses complices immédiats de jouir d'impunité, est salutaire pour notre société et sauve des vies humaines.

La dignité de la vie humaine d'un soldat d'Israël vaut moins pour les maîtres du tribunal que la dignité du tracas humain de personnes inhumaines d'une démolition que le boucher de Ma'alot et de Munich qui siège impunément au cœur du pays d'Israël s'empressera de reloger et de gratifier d'une pension à vie pour «acte héroïque».  L'assassin s'est «amusé» un peu comme un chasseur à jeter de son domicile un bloc sur un soldat que le devoir avait contraint de passer à cet endroit. On aurait pu accorder le bénéfice du doute à un juge si la pierre était tombée à côté de la victime sans la toucher. Il aurait écrit dans son verdict que le voyou voulait juste lui faire peur, ou lui faire une farce. Or quelle leçon le civil, l'armée, doivent-ils tirer de cette indulgence envers le crime? Il suffit de faire un parallèle avec ce qui se passe en France. Nombreux sont les documentaires où des membres de la police justifient leur non-intervention dans certains quartiers en raison des machines à laver ou autres outils électroménagers qui tombent des fenêtres quand ils passent. Donc on se contente d'ignorer l'identité de l'envoyeur et d'éviter ces quartiers qui échappent non seulement au contrôle de l'Etat mais qui s'en soustraient.

Revenons à nos juges qui, nous l'avons vu, ne cachent plus leurs opinions, et se rient de certains membres de cette cour de dernière instance issus de milieux respectueux de la tradition d'Israël incorporés à leur forum qui auront tôt fait de s'imprégner de leur odeur et de retourner leur veste. Ils se sentent les maîtres absolus du pays, et ont le sentiment que personne ne les détrônera, d'où les décisions dont l'iniquité est de plus en plus évidente, quand les citoyens qui leur font confiance se font de moins en moins nombreux.

2 L'explosion au Liban

Personne ne se réjouit de l'explosion survenue au Liban ce 4 août. Moralement, il est hors de question de ressentir une once de joie. Le verset, dans les Proverbes, est formel (XXIV, 18) : «Lorsque ton ennemi tombe, ne te réjouis point ; s'il succombe, que ton cœur ne jubile pas!»[1] A première vue, on peut s'interroger sur la raison de cette recommandation, qui nous permet d'être perplexes. En effet, existe-t-il un plus grand soulagement, pour un honnête homme menacé par des malfaisants, que de les voir mis définitivement hors d'état de nuire?

C'est bien en ce sens que le Midrach reproche, dans le contexte de la déchirure de la mer des Joncs en ces termes : «L'œuvre de mes mains se noie dans la mer, et vous entonneriez un chant?» Pourtant, toujours dans les exégèses de nos Sages, il est clairement reproché au roi Ezéchias de ne pas avoir composé un cantique lorsque l'armée de Sennachérib mourut, ce qui mit fin au siège de Jérusalem (II Rois, XVIII). S'il avait chanté, la face du monde en eût été changée, car il eût été alors le Roi Rédempteur. Alors, il faut rire et chanter, ou il faut pleurer et se lamenter, à la chute de ses ennemis?

Il semble que la réponse soit suggérée précisément dans la section hebdomadaire que nous avons lue précisément la semaine de cette explosion.  «Ne dis pas en ton cœur… "C'est grâce à mon mérite" etc. quand c'est à cause de la perversité de ces peuples» (Deutéronome IX, 4). «Non, ce n'est pas à ton mérite ni à la droiture de ton cœur que tu devras etc. C'est pour leur iniquité etc.»1 Considérons une parabole triviale.

Qui n'a pas assisté, ne serait-ce que par le biais d'un journal télévisé, à la réaction d'une équipe de foot qui vient de marquer un but, et à plus forte raison de remporter un match? Les joueurs sont joyeux à entrechoquer leur tête et out leur être les uns contre les autres. En fait, quelque part, cette joie signifie : «Nous sommes les meilleurs, tout le mérite nous revient. Les autres sont des nuls et l'ont bien mérité». On peut sans risquer de se tromper avancer que c'est ce type de joie qui est proscrit. Il ne s'agit pas de pleurer pour l'ennemi, ni de lui demander pardon quand nous gagnons contre lui la guerre. Il s'agit de ne pas s'enorgueillir. La joie reste de mise, mais elle consistera en la reconnaissance profonde envers D. qui nous aura donné la force de vaincre (idem, section Ekev), ou mené la guerre sans aucune intervention de notre part : «D. guerroiera pour vous et vous observerez le silence».

Moïse a entonné avec tous les enfants d'Israël le Cantique de la Mer, après l'anéantissement sans retour de l'armée pharaonique. C'est ce cantique que nous intégrons tous les jours de l'année au rituel de notre prière. C'est la nuance suivante qui solutionne ce qui semble à prime abord bourré de contradictions : tu ne te réjouiras pas de la chute de ton ennemi mais de ton propre sauvetage. Et surtout, tu reconnaîtras qui «t'aura donné la force d'accéder à cette victoire».

C'est exactement en ce sens qu'abonde la suite du passage du livre des Proverbes précité, qui en précise le contexte et le sens : «L'Eternel verrait cela de mauvais œil, et il détournerait de lui sa colère»1 (Proverbes XXIV, 18).

Avons-nous seulement conscience du danger qui nous menace du Nord? Aurions-nous oublié cette notion d'axe du mal «Iran-Syrie-Hezbollah»? Les guerres du Liban, les incursions et enlèvements, tout cela aurait-il été effacé de notre mémoire vive?

Certes, la réaction de la municipalité de Tel-Aviv n'a pas fait l'unanimité et l'affichage ostensible du drapeau libanais sur la façade de la mairie n'a pas endormi totalement la vigilance des citoyens d'Israël. D'aucuns ont précisé la nuance selon laquelle, s'il faut déplorer la catastrophe humaine, il ne faut pas tout mélanger, car le Liban reste envers et contre tout un pays ennemi, qui n'entretient aucune relation avec Israël et qui jette sur lui l'anathème. Le 12 juillet 06, Ehoud Goldwasser et Eldad Réguev ont été kidnappés à la frontière. Des célébrations se sont ensuivies partout au Liban, l'allégresse était à son comble. Nous ne devrions pas prendre à la légère les menaces génocidaires de nos ennemis à notre égard, ce qui n'empêche pas notre devoir de ne pas être en proie à une frayeur indicible et de ne pas vivre sous tranquillisant. Mais là où une autre nuance s'impose, c'est que notre sérénité ne doit pas dériver d'une confiance inappropriée à l'endroit de nos ennemis, en ayant de la peine pour eux et en riant de leurs menaces comme s'ils voulaient rire. Notre confiance doit être placée en notre D. qui, de même qu'Il nous rassemble des quatre coins de l'exil, protège notre communauté. Comment aurait réagi Houldaï, le maire de Tel-Aviv, s'il avait été contemporain aux bombardements de Dresde? Quel drapeau aurait-il affiché? (La supposition n'est pas si éloignée de la réalité, puisque Tel-Aviv a été fondée en 1909).

Pour revenir aux gros bras du tribunal, s'ils se sont autorisé cette ingérence inique, c'est qu'ils ont pressenti un contexte d'indulgence et de pardon envers nos assassins réels ou potentiels, pas seulement suite à l'éclairage du bâtiment de Tel-Aviv aux couleurs du Liban, mais principalement à la proposition d'aide présentée par Israël au Liban, qui, de son côté, n'a suscité ni colère ni contestation. Quant à nous, s'il nous est interdit de nous réjouir de la chute de notre ennemi, il nous faut cependant chanter à la gloire du D. d'Israël, car il ne faut pas perdre de vue le véritable but du stockage de ces explosifs (et qu'on ne nous mène pas vers la voie de garage des engrais).

Que la réalité de l'élimination de cette menace n'ait été connue qu'après coup ne change rien, comme nous l'avons lu récemment (Rachi sur Nombres XXI, 14-15-16) : «De même qu'il convient de relater les miracles de la Mer des Joncs, de même il convient d'évoquer les miracles des rivières d'Arnon, car là encore de prodigieux miracles se sont produits. Et quels sont-ils [ces miracles]? "Vaheb et Soufa, les affluents de l'Arnon". [Le terme] "Eched" se traduit par déversement. C'est le sang des Amorrites, qui s'y étaient embusqués, car les montagnes étaient en hauteur et la rivière encaissée et étroite. Les versants [de la vallée] étaient rapprochés, de sorte qu'un homme se tenant sur l'un pouvait converser avec son prochain se tenant sur l'autre, et le chemin passait au niveau de la rivière. Les Amorrites se dirent : "Quand Israël passera pour entrer au pays, nous surgirons des anfractuosités de la montagne au-dessus d'eux et nous les tuerons avec des flèches et des catapultes". Les anfractuosités et reliefs du côté moabite correspondaient à des anfractuosités et reliefs du côté amorrite, de sorte qu'ils pouvaient s'emboîter. Quand Israël s'y engagèrent[2], la montagne trembla… et les pointes rocheuse de Moab s'emboîtèrent dans les encoches et les broyèrent». Rachi poursuit : «Le Saint béni soit-Il dit : "Qui fera connaître ces miracles à Israël?"… Suite à leur passage, les montagnes reprirent leur place, et le puits s'écoula en direction de la rivière, y déversant le sang des tués, ainsi que leurs membres, qui jouxtèrent le camp d'Israël qui, à cette vue, entama un cantique.»

© Yéochoua Sultan

 

 

[1]  Traduction dirigée par le grand rabbin Zadoc Kahn.

[2] Syllepse.

 

 

[1]  Traduction dirigée par le grand rabbin Zadoc Kahn.

[2] Syllepse.

 

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