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6 novembre 2016 7 06 /11 /novembre /2016 15:11

Qui criait-il ainsi du haut de son minaret ?

Un mugissement rauque et prolongé qui fait rêver les jeunes enfants et leur déplait adultes

Il arrive que l'on garde un souvenir impérissable d''un film vu des années plus tôt, de la tendre période de l'enfance ou d'une période insouciante. Et c'est avec une impatience contenue que l'on a salué les capacités internétiques modernes et l'éventualité très probable de le visionner à nouveau via le téléchargement ou la connexion à des sites de mise en ligne de plus en plus richement documentés. Un ami à l'âge de la retraite me faisait part de sa joie anticipée suscitée par son rêve en voie de réalisation. Il avait retrouvé toute une série de titres qu'il affectionnait alors qu'il était encore tout jeune cadre, du topo du Cave se rebiffe.

 Il lui faudrait encore plusieurs jours avant de pouvoir les visionner sur son ordinateur, leur disponibilité étant assez faible sur le site de partage. Un jour que je le rencontrai, je lui dis : «Au fait, tes films, tu les as eus ?» «Ne m'en parle pas. C'était décevant, et je ne comprends pas comment j'ai pu à ce point en garder un bon souvenir. Il y a certaines nostalgies qui devraient rester à l'état de nostalgie. C'est fou ce que peut faire comme effet l'idéalisation du passé.» «Mais sur le moment, c'est-à-dire la première fois que tu les as vus, ça t'avait plu?» «J'étais sûr et certain que oui, mais là je me suis mis à en douter. En réalité ça doit être tout un ensemble, la sortie au cinéma entre amis, le moment de détente après une journée un peu stressante de travail…»

Il se pourrait en effet que le contexte y soit pour quelque chose. Lors de l'une de nos périodes d'une enfance insouciante, l'école était fermée le mercredi. L'opportunité heureuse et répétitive de n'avoir pas à se lever ce matin-là les yeux et la tête emplis de sommeil opérait un effet de décrispation euphorique dès le mardi soir, quand il était permis de traîner un peu, et de ne pas se soumettre aux exigences strictes de l'horaire. Et alors que nous étions heureux de cette absence de toute obligation, la télévision nous offrit pendant de longues semaines chaque fois un nouvel épisode des aventures de Tarzan, alias Weissmuller (ou l'inverse). Les parents étaient de sortie, et les consignes autorisaient cette réunion entre frères et sœur au salon dont nous devenions les maîtres pour un soir.

Nous étions conquis par ce héros qui se contentait de presque rien, et qui se faisait comprendre des animaux. Il nous faisait rêver en accédant à sa cabane sans vitres ni électricité, juchée sur un arbre haut comme un immeuble de cinq étages, en se servant d'une simple corde alors que nous-mêmes aurions tout au plus renoncé à l'ascenseur mais certainement pas aux marches stables d'un escalier.

Quant aux animaux, ils accouraient de tous les continents pour répondre à son appel : éléphants d'Afrique et d'Asie se côtoyaient au pied de son arbre.  Je faisais observer à mon public puîné les différences morphologiques apparentes.

Un autre film m'avait bercé d'exotisme. J'avais vu le Message au cinéma, au cours de grandes vacances. Dans des décors désertiques, de poussière et de ciel bleu, il plongeait le spectateur dans le contexte des débuts de la religion musulmane, quand des idoles de terre cuite devaient disparaître pour un autre système. Le scénario ne manquait pas d'un sens aigu du gag cinématographique.

Un passage montrait une querelle idéologique familiale sur fond d'idolâtrie autant primitive que primaire. Soudain, l'un des protagonistes se saisit d'une statuette et la précipita sur le sol, la brisant avec fracas. Les pro-idoles en furent fort effrayés, se morfondaient bruyamment en se demandant quels fléaux n'aillait pas tarder à s'abattre sur eux.

Le spectateur, informellement abonné aux effets imaginaires et fantastiques qui tiennent lieu de réalité dans les films, autant qu'aux figurines maléfiques douées de sortilèges, malédictions et autres effets néfastes, s'attend alors à quelque développement surnaturel à même de relancer une intrigue qui s'éternise. Et c'est là qu'il comprend qu'il ne va rien se passer, puisque c'était justement là que se trouvait le message à proprement parler du film, à savoir que les poupées ou poupons, qu'ils soient en argile, en fer ou en plastique, ont des yeux sans voir et des oreilles sans entendre.

Je n'avais pas, à l'âge où j'ai vu ce film, les éléments qui m'eussent permis de crier au plagia, au détournement aux fins de services de culte étranger, quand, dans un cadre antérieur à l'Hégire de vingt-cinq bons siècles, Abraham luttait déjà contre l'attribution de quelque prérogative qu'il fût aux idoles. Tenant le magasin de son père qui en vendait, il demanda à un client quel était son âge. Puis il lui demanda comment un personnage aussi honorable pouvait accorder de l'importance à une figurine dont la glaise venait tout juste de sécher.

Un jour, il détruisit la marchandise, ne laissant que la statue la plus imposante intacte, avec une hallebarde entre les mains. Son père ne crut pas un traître mot de son histoire, lorsqu'il argua que les dieux s'étaient entretués, et que le plus robuste avait gagné la partie. Le différend se termina chez Nemrod. Quoi qu'il en soit, partager le message de l'inutilité de l'idolâtrie n'implique pas nécessairement que l'on souscrive à un autre culte présenté comme succédané sans en lire les petits caractères, un peu comme certains se servent de la réfutation des théories de l'évolution non pas pour nous faire reconnaître la création, mais pour nous réorienter vers certains cultes de dieux hommes ou de versement de sang.

Ce que le téléchargement peut comprendre comme désenchantement est impressionnant. Des années plus tard, je me faisais une joie de retrouver sur un site de partage l'intégralité de la série des Tarzan, dont je n'avais pas soupçonné la richesse, ayant sans doute manqué quelques épisodes en dépit de ma fervente assiduité. Mais non, décidément, il ne me plaisait plus du tout avec son logis sans ascenseur et son vague short informe et gauche, évocateur de la couche-culotte préhistorique, pour tout vêtement. Comment avais-je pu le suivre dans tous ses agiles déplacements sans que ne s'éveillât en mois un mépris condescendant ni la plus profonde commisération? Mon attention ne put se fixer sur ces images au-delà d'un court laps de temps d'environ cinq minutes.

Et il en fut de même pour cet autre film dont le principal message me sembla du cou porteur de désertification et de désolation humaine. Ayant plus ou moins revu divers métrages de la catégorie comédie dont je reste ouvert face à une certaine sensibilité qui s'en dégage, je me suis demandé ce qu'il pouvait y avoir de commun entre Tarzan et le culte défendu par Antony Couine (je ne trouve plus l'orthographe), qui m'ait tellement enchanté enfant et déplu aujourd'hui. Ce matin, j'ai enfin trouvé, tandis que des muézins mugissaient dans le lointain : il s'agit de cette façon de s'imposer par l'émission d'un cri rauque et prolongé.  

Yéochoua Sultan ©

 

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vu-sous-cet-angle Yéochoua Sultan
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