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31 octobre 2016 1 31 /10 /octobre /2016 15:11

La symbolique la plus dévastatrice de la machination antijuive : l'enfance

Le mois dernier, Philippe Karsenty nous informait de la sortie de son livre l'Enfant, la mort et la vérité. D'emblée, il nous replonge dans le vif du sujet : «L'image a fait le tour du monde», nous rappelle-t-il telle l'annonce d'un scoop fracassant, juste avant de nous situer de nouveau la date et le lieu : «le 30 septembre 2000 dans la bande de Gaza».

Pour des consommateurs d'informations fraîches qui se démodent dès le lendemain de leur publication, c'est à première vue du réchauffé, et une petite voix intérieure, fruit du conditionnement d'une société toujours assoiffée de la dernière nouveauté, vient nous souffler : «Bon d'accord, c'est vrai que cet auteur a du mérite, là où monsieur tout le monde préfère raser les murs et regarder le sol, mais c'est bon, on la connaît, son histoire».

Pourtant, d'aucuns retiendront ce terrible incident sous l'appellation de la machination Al Dura ou Enderlin, deux désignations qui forment presque des anagrammes, surtout lorsque cette affaire puise son inspiration dans une région où les langues reposent sur des alphabets consonantiques (Al Dura Adurla etc.). Quoi qu'il en soit, autre clin d'œil phonologique, cette affaire a engendré un phénomène durable, et ses effets sont encore éminemment nuisibles aujourd'hui, alors que l'on pensait, bercés par un optimisme des temps nouveaux, que la haine irrationnelle des Juifs relevait d'une époque révolue.

Il est des procédés de propagande produisant une haine indélébile qui persiste, et ce bien longtemps après la chute, dans les oubliettes du temps, du mobile ayant servi de point de départ. C'est ainsi qu'il existe encore, en Espagne ou au Portugal, toute une frange populaire qui tressaille rien qu'à l'écoute du mot judío (prononcer Kh, comme dans Juan, exception faite de Juan les Pins).

Qu'une jeune fille espagnole moderne et universitaire rencontre un jeune Français dans une université parisienne, elle fera machine arrière si, bien que fortement laïc et assimilé, il s'avère être juif. Il recevra dans le meilleur des cas une fin de non recevoir polie misant sur son ouverture et sa compréhension, vu que dans ce milieu, «on n'a pas l'habitude de se marier ou de lier ses destinées avec des Juifs». Cela signifie que l'on acceptera dans ces contrées tout parti de toute nationalité ou couleur possible, pourvu qu'il ne soit ni juif ni d'origine juive trop récente ou tangible.

Personne ne sera cependant capable dans ces pays d'expliquer le pourquoi de cette détestation généralisée et ancrée jusqu'au plus profond de leur moelle sans les transformer nécessairement en ennemis incivils et violents. L'image négative du Juif de départ, ayant alimenté le moteur de la haine, est sortie de leur champ de vision, mais l'impression lui a survécu en dépit des cinq siècles passés depuis.

On ne peut attribuer ce profond sentiment d'antipathie uniquement à une pingrerie ou perfidie dont on affuble le Juif, car des pingres et des perfides, on se doute bien qu'ils en ont vu d'autres dans leur entourage. C'est donc bien à l'Inquisition et ses procédés autant habiles que malhonnêtes que remonte l'abcès.

Or, si plus de 500 ans n'ont rien changé dans les campagnes profondes de la péninsule ibérique – et qu'importe la reconnaissance officielle d'Israël, la demande de pardon du roi Juan Carlos, ou l'offre alléchante de la nationalité aux descendants d'expulsés de villes toujours sans Juifs – moins de 20 années assimilent a fortiori le coup d'éclat propagandiste précité à l'instant présent.

Et quel est cet élément commun aux deux événements médiatiques qui ont provoqué les plus fortes émeutes et mesures de rétorsion contre les Juifs, respectivement au XVème et au XXIème siècle de l'ère vulgaire? Un enfant. Un enfant de vingt ans ; un enfant de cinq cents ans.

S'en prendre aux Juifs sans s'accrocher à un fondement à toute épreuve risque à la longue d'éveiller d'intenables et irrépressibles remords. «Notre tempérament agressif et sanguinaire nous pousse à nous défouler sur une malheureuse victime bien pratique nous tombant sous la main» ; une telle revendication, profitant du faible risque de rétorsion, rassurée par le tempérament paisible d'une population minoritaire opprimable et déportable à souhait sans risques de contrecoups, d'éclaboussures ou autres pluies de pavés, ne sied pas à des gens civilisés.  

Le Juif sera donc présenté dans la peau d'un bourreau d'enfant qui lui, symbolisera le non-Juif. L'enfant représente toujours l'innocence, la candeur, l'optimisme, l'avenir et la joie de vivre. Il est fragile. Rien de plus naturel que de le protéger (quoiqu'aujourd'hui, il se pourrait bien que les images apocalyptiques de certaines des exécutions perpétrées par l'Etat Islamique aient quelque peu égratigné cette réputation).

Les antijuifs ont bien compris quel sera leur meilleur combustible pour mettre en marche leur logique de guerre: faire du Juif en général l'antinomie inconciliable de l'Enfant. L'enfant exploité comme symbole dont les répercussions se propagent comme une traînée de poudre en l'an 1500 se révèle tout autant redoutable en l'an 2000, sans qu'aucun progrès civilisationnel n'allume le moindre voyant rouge ou n'y change quoi que ce soit.

Et cette guerre par voie d'accusation de crime rituel ou hégémonique se base sur l'image. Voyons à présent quelle image forte avait été exploitée voici 500 ans.

Un chroniqueur moyenâgeux d'expression latine, répondant au nom de Fontana, écrivait:

« En l'an 1492, la victoire écrasante une fois rapportée contre les Maures, les souverains glorieux, Ferdinand et Isabelle, entreprirent d'expulser tous les Hébreux impies du royaume d'Espagne après que ces derniers eurent crucifié un an auparavant un enfant innocent ».

Il se peut cependant que les propagandistes soient cependant victimes d'un accident de travail. La bombe de la manipulation de l'image enfantine peut parfois leur sauter à la figure. Le propagandiste de la machine nazie a sans doute cherché, avec son jeune modèle pris sur le vif en train de lever les mains, donner un sentiment de justice enfin accomplie. Il est arrivé au Juif ce qu'il voulait faire aux autres, et le voici aujourd'hui réduit lui-même à l'état de l'enfant : tel est pris qui croyait prendre.

C'est pourtant l'effet inverse qui a été obtenu. Et ce n'est pas le Juif supposé vouloir prendre qui a été pris, mais la propagande, enchevêtrée dans son propre piège. En s'emmêlant les pinceaux, les antijuifs n'ont pas montré qu'ils avaient fait du Juif l'enfant, mais qu'il n'avait jamais cessé de l'être et de se voir attaquer par des loups de forme humaine, humanité coupable de crime contre le peuple juif. L'image de l'enfant juif levant les bras devant l'arme nazie a porté un coup fatal à l'image rétinienne qu'avait laissée l'image du petit enfant chrétien immolé de Fontana.

Pourtant, le spectre propagandiste n'a pas digéré sa défaite. Il n'y a vu qu'une revanche, attendant son heure de faire la belle. Il ne lui aura pas fallu pour se rétablir plus de cinquante ans au cours desquels l'humanité était en bonne voie de désintoxication de son antisémitisme. Sept ans après que l'image du nouveau millénaire a remis en marche la besogne de piétinement et d'accusation du Juif, P.A Taguieff publiait un aperçu du livre sur lequel il travaillait, portant sur l'identité juive et ses ennemis etc.  Il cite une certaine éditorialiste, répondant au nom de Catherine Nay, qui déclarait: «la mort de (…) Al Dura annule, efface, celle de l'enfant juif les mains en l'air, mis en joue par un SS dans le Ghetto de Varsovie».

On pourra relever au passage que deux images sur les trois sont de vulgaires montages, Karsenty l'a clairement établi lors de sa conférence au club de la presse*, où même le célèbre journaliste Jean-Claude Bouret, très sceptique à son égard de prime abord, s'est rapidement rendu à l'évidence de la supercherie. Mais la propagande n'a que faire de la vérité, pourvu que le coup passe pour crédible un instant et soit générateur de scoops. Dans la majeure partie des cas, c'est bien connu, les fausses informations alléchantes font l'objet d'un tout petit démenti à l'une des éditions suivantes, mais en ce qui nous concerne ici, l'aubaine est bien trop belle pour être délaissée, et l'absence cuisante de démenti permet aux plus acharnés de la cause antijuive d'admettre tout au plus un faible doute. Et on notera aussi que l'image favorable a posteriori aux Juifs aura été prise par leurs ennemis qui, telle l'escroquerie récente d'une Unesco qui crie sa haine, se discréditent et continueront à se discréditer par leurs erreurs d'appréciation.

Ceci établi, tout ce qui précède n'évoque en rien un motif de haine bien moins technique ou épidermique, qui consiste pour une civilisation qui se prétend héritière du judaïsme et de son peuple à constater qu'il est plus que jamais bien réel et bien vivant. On peut comprendre l'effet que produirait sur un héritier s'apprêtant chez le notaire à toucher dans une patience feinte un consistant pactole, l'arrivée inopinée du testateur que l'on croyait mort. D'aucuns n'éprouveraient-ils pas une irrésistible pulsion de l'étrangler, alors que lui-même s'attendrait à voir sa progéniture ravie de son arrivée ? Mais c'est une autre affaire.

Yéochoua Sultan ©

*https://www.youtube.com/watch?v=P2Zib9wlSjU

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