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3 juin 2016 5 03 /06 /juin /2016 11:40
Humorisme : de la nuance entre l'antisémitisme et sa condamnation, ou du degré zéro au troisième degré

L'humoriste est sous un certain angle un penseur ou un philosophe qui, par son grain de sable, vient mettre en difficulté les rouages de la pensée prémâchée et ingurgitée aux cerveaux des masses sous ses multiples ramifications. Il remet en question, d'entre les idées reçues, les plus critiquables, mais qui passent inaperçues et devraient, dépouillées de leur enrobage, se heurter à une fin de non-recevoir ; tandis que ses critiques acerbes seront perceptibles auprès d'un auditoire bien ciblé dont seront sollicités le rire ou l'offuscation.

Et ce rire sera déclenché par l'humoriste qui fera appel aux mécanismes gérant les phénomènes sociaux préétablis de son auditoire, fragmentant et mettant en pièce la façade de vastes comédies de mœurs ou de caractère passées au crible de son analyse dont toute la hauteur résulte des distances qu'il sait prendre du sujet traité sans en avoir l'air.

En d'autres termes, si un humoriste ne vous fait pas rire, c'est que soit vous ne comprenez pas les règles et préjugés du microcosme auquel il s'attaque, soit il n'est vraiment pas très fin. Il faut bien entendu que le cadrage soit rehaussé au-dessus du niveau de la ceinture, et éviter les lieux communs comme le dénigrement constant d'un comique qui feint de faire semblant de se placer largement au-dessus de l'adversaire sur lequel il jette son dévolu sarcastique.

L'un des thèmes brûlants, depuis que le spectacle en général s'est largement imposé, en matière d'humour, est sans aucun doute l'antisémitisme, ou, plus neutralement, tout ce qui tourne autour du Juif. Il n'est cependant pas toujours évident de tracer une ligne droite entre la pitrerie antisémite et les fines mises en exergue et remises en question de ce qui lui sert de carcan.

Desproges et Dieudonné, une nuance subtile les sépare et fait toute la différence

Dans un sketch sur les Juifs écrit environ quatre décennies après la seconde guerre mondiale, Desproges, presque cinquantenaire, tient devant son public le discours suivant :

«On me dit que des Juifs se sont glissés dans la salle… Vous pouvez rester, hein. N'empêche que, on ne m'ôtera pas de l'idée que pendant la dernière Guerre mondiale, de nombreux Juifs ont eu une attitude carrément hostile à l'égard du régime nazi… Il est vrai que les Allemands de leur côté ne cachaient pas une certaine antipathie à l'égard des Juifs. Mais enfin ce n'était pas une raison pour exacerber cette antipathie en arborant une étoile à sa veste pour montrer qu'on n'est pas n'importe qui… On est le peuple élu. Et pourquoi j'irais pointer au Vélodrome d'Hiver… Mais qu'est-ce que c'est que ces wagons sans banquettes… et j'irai aux douches si je veux…Quelle suffisance!... Attention, ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit. Je n'ai rien contre ces gens-là, bien au contraire. Je suis fier d'être citoyen de ce beau pays de France, où les Juifs courent toujours… Je me méfie des rumeurs, vous savez. Quand on me dit que les Juifs allaient en si grand nombre à Auschwitz c'est parce que c'était gratuit, je pouffe… Et puis d'abord il y a Juifs et Juifs. Oui, il y a deux sortes de Juifs. Il y a le Juif assimilé puis le Juif juif. C'est pas pareil du tout, non. Le Juif assimilé il fait aussi n'importe quand. Etc. »

Deux antisémitismes : l'un proscrit, l'autre prescrit

Bien entendu, Desproges a été bien conscient du risque encouru d'être perçu ou compris au premier degré, c'est-à-dire de passer pour un antisémite, et pas de n'importe quelle forme, la plus instable étant encore aujourd'hui relative à la seconde Guerre mondiale. D'autres formes, qui reprendraient les thèmes plus classiques et anciens des contaminations, épidémies, empoisonnements, ou encore du déicisme, choquaient déjà moins un public non concerné ou interpelé.

À l'époque de Desproges, contemporain des attaques médiatiques contre le droit à l'existence de l'Etat d'Israël qui excipaient de la guerre du Liban, seules deux formes d'antisémitismes sont permises, voire recommandées : l'antisionisme, qui permet de prendre à partie tout Juif qui tombe sous la main de tout justicier, et l'antisémitisme tout court mais par contamination, autrement dit affectant tout Juif victime de la haine de soi et convaincu de la supposée turpitude des siens.

Pour l'antisionisme, tout le monde y a accès, y compris les pires organisations d'assassins, qui, c'est bien connu, agissent par désespoir. L'antisémitisme est confiné dans son expressivité – gare à celui qui fera un lapsus et déversera sa bile et dira «les Juifs» au lieu des «sionistes». En revanche, il s'ouvre à un public illimité. Mais pour ce qui est de la haine de soi, c'est le contraire. Le public est alors limité, mais tous les thèmes sont permis. On parlera d'autocritique, d'humilité…

Desproges, donc, interviewé à l'époque quant aux réactions possibles au sketch intéressé, s'est déclaré d'autant plus inquiet qu'il citait dans son texte deux personnes. S'il reproche implicitement à la première de n'accepter de n'épouser qu'un Juif, le nom explicitement énoncé de ce dernier révèle rétrospectivement l'identité de celle-là. Il avoue tout de même avoir averti la première avant de se lancer. Par analogie comique, il justifie en l'approuvant l'échec de son propre mariage par ce qui le rend différent à la base de sa propre épouse, lui étant limousin et elle vendéenne.

Du risque de l'ironie ou de l'expression au second degré

Mais connaître les opinions générales de l'humoriste / du critique et ses prises de position globales contre l'antisémitisme sur la scène publique ne suffit pas. Il peut avoir changé d'avis, ou en avoir eu assez de cacher un jeu difficile. Pareillement, on ne peut pas non plus se contenter de l'avoir écouté répondre que son texte devait être pris au deuxième degré, et peut-être même au troisième.

Car a priori, quelle différence y a-t-il entre ce puissant intellectuel et un autre comique, apparu une génération plus tard, et dont le langage sur les Juifs et la seconde Guerre mondiale présente d'étranges similitudes avec le premier? Desproges fait dire aux Juifs qu'ils ne sont pas n'importe qui, en tant que peuple élu. Et Dieudonné, puisqu'il faut le nommer, s'interroge et s'étonne sur la question d'un peuple élu, avouant humblement ne pas avoir voté. C'est drôle, non ? Il se peut que ce soient les faits et gestes de ce comique plus jeune, ses accointances avec le régime iranien, ses quenelles frustrées qui désignent un bras vide et dont la gestuelle répète le rituel du Juif qui porte la main sur ses tefillins du bras, ses antipathies qui ont solutionné toute ambigüité restante lorsqu'il s'est par ailleurs séparé de son acolyte juif pour être rejoint par un triste volatile, qui ont fait que le texte et l'auteur ont fait l'objet de poursuites, de procès et de bannissement. Mais il se peut surtout, ce qui est plus probable, qu'il n'y ait en fait pas eu grand-chose à lire entre les lignes, ne permettant pas au texte de décoller du premier degré, ou du niveau zéro.

Desproges, hors scène, exprime son désarroi face à une civilisation tellement humaine, dont les systèmes s'appuient sur les droits de l'homme depuis la grande vague des révolutions occidentales – «il ne s'agit ni des Huns ni d'Attila» - mais qui a pu sombrer dans une indescriptible et incompréhensible inhumanité. Il voit en le Juif un élément à part entières des sociétés humaines, ne cherchant d'aucune manière à s'auto positionner sur un piédestal, ou à se distinguer d'une quelconque façon susceptible d'engendrer quelque nuisance aux autres, et tout particulièrement quand ledit Juif est très assimilé, et regarde «Holocauste en mangeant du jambon pas cachère».

Premier, deuxième, troisième degré, tout est dans le texte

C'est là qu'intervient le second degré du sketch fracassant de Desproges. Tous ces attributs de supériorité n'existent pour lui que dans la tête de l'antijuif, qui devrait plutôt se concentrer sur sa propre maladie de la persécution. Le Juif ne revendique rien de tout ce dont on l'accuse. Avant que l'étoile jaune ne lui soit imposée, il n'a jamais revendiqué la moindre distinction, tout autant qu'il n'a pas non plus montré d'animosité envers le régime nazi.

Où se cache le troisième degré

Soit, mais alors, en quoi consiste la troisième compréhension de ce texte? La première, on l'a vue, c'est celle qui consiste à le prendre au pied de la lettre et à le mettre dans le même panier que Dieudonné. La seconde vient dénoncer l'aspect terriblement inhumain et irrationnel du nazisme et de tout ce qui a pu être complaisant envers ce système.

Je me permettrais donc de suggérer ce que pourrait bien être ce troisième degré. Il se peut qu'il ne fût que théorique ou très cantonné à l'époque précise où Desproges mettait en scène son spectacle, à l'instar du tableau de la classification des éléments de Mendeleïev, dont la méthodologie avait laissé des places vacantes pour les éléments non encore connus.

Ce troisième degré, ce serait ce type de Juif très influent dans les instances du pouvoir israélien, et qui s'apparente au second modèle antijuif qu'admet l'époque de l'antisioniste pas antisémite. Celui qui craint d'être quelque part fautif quant à la haine antisémite. C'est ce cas qui s'accusera d'avoir eu une attitude carrément hostile sinon au régime nazi, du moins à tout autre régime ou système doctrinal endocrinien et épidermique qui cherche à le frapper à tout moment et lui cause d'aigües angoisses. Ou alors, si ce n'est lui – s'il se trouve net de tout ingrédient qui attire l'animosité – c'est donc son frère, et il cherchera qui, parmi les autres Juifs, est à l'origine de cette haine tellement viscérale portée vectoriellement par tellement de gens de par le monde. Nous l'avons vu, via les Anglais, Hitler et le mufti Husseini marchaient la main dans la main (voir le Chasseur et le rabatteur).

S'accuser de faire naître chez l'autre sa haine

Si, en Allemagne, Pologne, etc., le régime nazi se dévoilait dans l'ampleur de son horreur, qu'il ne restât plus d'autre issue qu'une fuite impossible, on a pu se dire parallèlement en Palestine qu'il fallait détromper les Arabes sur les intentions des Juifs, accusés de ne pas vouloir laisser, prétendument sur la base de la déclaration Balfour, le moindre non-juif en Palestine, intentions accusatoires qui leur ont valu le Livre Blanc et la fermeture de la herse ayant condamné toute voie de passage de l'Europe à la terre d'Israël. Au lieu de rejeter d'un revers de la main la mauvaise foi du bloc arabe, et de leur renvoyer l'accusation puisqu'ils se livraient eux-mêmes à des exactions sur les Juifs, et ce bien avant ladite déclaration, les responsables du Yichouv ont cru bon et trouvé juste de considérer les supposées craintes comme sincères et motivées, et ont tout fait pour signifier qu'il n'en était rien.

Il ne fallait surtout pas que l'on puisse s'imaginer que les Juifs aient observé une attitude carrément hostile à l'égard des admirateurs et complices du régime nazi, et peu importe la forte identification de ces derniers au combat des nazis, à qui le représentant du leadership arabe semblait dire : «Dein Kampf ist mein».

Prouver à n'importe quel prix que le Juif n'est pas hostile aux antisémites

Ce troisième degré nous laisse entrevoir les motivations profondes de la logique politicienne israélienne d'aujourd'hui. On cherche constamment, sans le moindre répit, à prouver aux pires antisémites (pour ceux que le terme antisémite choque, il faut savoir que les Arabes sont d'origine chamitique, prononcer c comme dans chorale, à en croire leur propre tradition qui les rattacherait à Ismaël, ayant opté pour l'affiliation de sa mère, Agar), qu'ils n'ont aucune raison de nous haïr ; d'où l'installation confortable des pires assassins post-nazis au cœur de la terre d'Israël, d'Arafat, Abbas et autres sbires, au lieu de les poursuivre et détruire, d'où la logique de l'absurde, de l'expulsion des Juifs de Gaza et non des ennemis d'Israël.

Et tout se fait comme si, en prouvant aux régimes antijuifs que nous n'entretenons aucun sentiment carrément hostile à l'égard du régime qui continue à s'identifier aux aspirations nazies, qui pleure chaque année le non parachèvement de la solution finale en terre d'Israël, non seulement resté en vie mais ayant de surcroît proclamé son indépendance, l'avènement de la paix serait accéléré. Et c'est bien là que se situe cette logique du principe démentiel qui avance que c'est avec ses ennemis qu'on fait la paix, que c'est en leur montrant qu'ils n'ont aucune raison de nous en vouloir qu'ils vont cesser de nous en vouloir.

A ceux qui protesteront qu'il ne faut pas chercher chez un simple comique dont les boutades en bonne partie sont tout bonnement vulgaires, nous objecterons que tout comique qui se respecte cache un penseur, et que c'est en séparant le bon grain de l'ivraie que des compréhensions inédites se profilent à l'horizon.

(Desproges : Audio : https://www.youtube.com/watch?v=Ts7H0swNz0g ; texte : http://www.desproges.fr/extraits/index/334 ; entretien : https://www.youtube.com/watch?v=caxOVbBVCoU )

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