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3 mai 2016 2 03 /05 /mai /2016 23:59
Faut-il éviter de s'exposer à Paris dans un jardin public?
Faut-il éviter de s'exposer à Paris dans un jardin public?

On dit souvent que pour comprendre les gens, il faut se mettre à leur place en évitant autant que faire se peut d'émettre des jugements de valeur aussi brefs que foudroyants. Ce n'est pas pour rien que dans le cadre des relations de l'homme à son prochain, les Sages d'Israël ont décrété : «Ne juge pas ton ami tant que tu ne t'es pas retrouvé dans sa situation». (Maximes des Pères, Michna, 2, 4). (אל תדון את חברך עד שתגיע למקומו).

En se mettant à la place du citoyen normal, ordinaire et raisonnable, qui aspire à travailler, se distraire et surtout vivre en paix, on peut penser que ce qu'il se fixe comme philosophie de vie, ce que l'on recherche, c'est d'être le moins engagé possible dans la vie publique : ne pas être le fervent adepte de telle ou telle religion, doctrine ou tendance politique. Pareillement, en cas de sondage, il donnera l'impression de chercher à éviter d'être rangé dans une catégorie, d'être catégorifiable, correspondre à toute définition, et il se prononcera sans se prononcer : «sans opinion».

On peut être induit en erreur et établir que les sans-opinions n'ont aucune idée de la vie, mais c'est le contraire qui est vrai. Le sans-opinion obéit à un savant calcul inspiré directement par l'instinct de conservation. Tout au plus, s'il lui était donné de le faire, il opterait pour l'opinion du confort, qu'il protègera au mieux tout court et des regards toujours selon ce même instinct qui pousse l'individu à se préserver de la convoitise de l'autre.

Toujours selon cette optique, il évitera donc toute situation conflictuelle, se fera réformer, objecteur de conscience ou déserteur, chaque fois qu'il sentira qu'un péril remettant la paix en cause se pointe à l'horizon. Il en fera de même pour cette nouvelle forme de guerre, désignée très largement en tant que concept du terrorisme.

Comment l'on pensait être préservé du terrorisme

Nous assistions donc à une adaptation des mentalités et des comportements qui vient malencontreusement d'être bousculée, avec les événements tragiques de Paris, à l'aube du dernier hiver.

Jusqu'à présent, le «sans opinion ni affiliation» se sentait protégé. Quand, cela fait un peu plus de trente ans, le terrorisme sauvage a commencé à se faire connaître – et quelle coïncidence! A Paris – il a frappé visiblement sans discernement les rues des Rosiers et Copernic, ainsi que le festival du cinéma juif. Effarant, mais à première vue seulement, car en y regardant d'un peu plus près, il est compréhensible que les objectifs visés s'apparentent tous au judaïsme.

Voilà qui est tout de même rassurant pour celui qui se sait non-juif et qui n'en présente pas les apparences. Nul doute que certains citoyens moyens ont dû se regarder dans la glace pour s'assurer qu'ils n'en avaient pas le type. Sans tomber dans les procès d'intentions, et on peut sans risque de se tromper affirmer que le citoyen normal n'a pas cautionné ce terrorisme, ayant pu même s'en attrister, quoi qu'il en fût, il ne se sentait pas concerné. Bien sûr, il lui fallait espérer ne pas se trouver au mauvais endroit en cas de pépin, mais, le cas échéant, il n'eût été question que d'un accident, de victimes innocentes non pas parce que les autres sont coupables, mais de victimes touchées collatéralement, sur une méprise.

Or, comme personne n'a envie de périr par erreur, certaines démarches pourraient être jugées comme antisémites, même chez les plus grands sympathisants du judaïsme. L'une de mes connaissances qui vivait rue Passy, dont le fils avait par ailleurs épousé une ressortissante juive et dont le petit-fils avait été circoncis, celle-là ayant été personnellement de la fête, avait été peinée lorsqu'on la prit pour le meneur d'un combat contre les Juifs. Cette connaissance se confia donc à moi, découragée:

«Tu comprends que je n'ai rien contre la liberté de culte, surtout pas concernant les Juifs, mais tu comprends aussi que si je ne fais rien et que cette synagogue soit construite en bas de chez nous, on n'a pas envie que la façade de notre immeuble se fasse souffler par la déflagration d'une voiture piégée.» Et comment que je le comprends! Une synagogue dans son quartier, avec la menace terroriste, mais ça l'aurait plongé dans une toute autre réalité, le sortant de son confortable anonymat, l'empêchant de raser les murs et de marcher à l'ombre!

De la proie ciblée à la proie en général

Les événements de cette dernière année civile ont progressivement changé la donne. L'attaque de la supérette cachère, a remis au mauvais goût du jour exactement le même type d'attaques récurrentes qui ciblent les Juifs. «Mais puisqu'ils se savent menacés, pourquoi ne vont-ils pas faire leurs courses comme tout le monde chez Darfour!» doit s'interroger en secret le citoyen lambda.

Il aura fallu cependant très peu de temps pour que le modèle connu devienne mutagène et grossisse : du cercle limité des Juifs, la doctrine terroriste innommable sous peine d'emprisonnement nourrie par un culte jadis exotique bondit plus haut et plus loin, et voilà qu'elle redouble de violence, s'en prend à la liberté de penser et massacre à bout portant l'un de ses bastions, forteresse du droit à la critique, des mieux ancrés dans le paysage français.

Une ligne rouge est franchie. Le citoyen normal s'en chagrine, s'en offusque, défile dans la rue, puis il se fait une raison, repousse un peu plus loin cette ligne, se rassure intérieurement : «C'est vrai qu'on a le droit de dire et de penser ce que l'on veut, mais on ne m'enlèvera pas de la tête qu'il ne faut pas contrarier les fous ni les malades. Ils ont publié des caricatures qui fâchent une catégorie de gens bornés et dangereux qu'il vaut mieux pour sa santé ne pas chercher à énerver, pour la bonne et simple raison que si on les énerve, ils peuvent tuer. Je ne suis pas juif, et je ne suis pas caricaturiste. Donc, je peux m'estimer heureux et continuer à profiter de la vie paisible et protégée que continue de m'offrir mon beau pays, loin des dictatures sanglantes».

Cette lâcheté confortante a cessé d'être confortable le 13 novembre 15, quand la précédente appréhension de la réalité et du fonctionnement des principes de survie a été grièvement remise en cause. Voilà que l'on s'en prend à des gens qui ne sont ni juifs, ni caricaturistes, ni engagés dans le moindre combat ; à des gens qui ne demandent qu'à vivre en paix sans offenser ni déranger personne.

Est-ce que le citoyen paisible repoussera les limites d'un intolérable devenu tolérable encore plus loin? Se refusera-t-il toute sortie car il ne devra s'en prendre qu'à lui-même s'il se met en danger en quittant les quatre murs de sa liberté et de son logement? Comment fera-t-il pour se dérober d'un maximum de catégories pour sauver sa peau? Devra-t-il en venir à la conclusion suivante : « Je ne suis pas juif, je ne suis pas caricaturiste, je ne sors pas au spectacle ou au restaurant» ?

Il aura fallu du chemin pour en arriver là, car il y a peu, avant que l'intrusion brutale et sanguinaire d'un terroriste passe pour inévitable, d'abord chez des Juifs, puis chez des caricaturistes, et enfin au Bataclan, au stade de France ou au restaurant, essayons de nous remémorer une réalité nettement moins périlleuse qui relèverait aujourd'hui du domaine de la science fiction, quand le citoyen honnête de base n'admettait pas que l'on resquillât dans le métro, agissement pour lequel il n'y avait pourtant pas mort d'homme.

Pour emprunter certaines lignes de transports, l'usager devait actionner une impressionnante porte battante, dont les deux portillons avoisinant les trois mètres de hauteur, métalliques et bordés d'un dur caoutchouc noir, s'écartaient et étaient avalés de part et d'autre pour permettre le passage. La coordination des mouvements était de la plus haute importance : introduire son ticket dans la fente réservée à cet effet. Attention! Seule celle de droite est valable. Si vous mettiez votre petit carton vert émeraude à gauche, c'était la double porte de votre voisin de gauche qui s'ouvrait.

Vous auriez dû alors prévoir un second ticket préalablement logé dans le creux de votre main pour répéter l'opération promptement et ne pas bloquer le système en restant coincé. Au moment même où les deux battants s'écartaient, il pouvait vous arriver de sentir qu'une violente poussée vous soulevait et vous projetait en avant, comme si une troisième barre de métal et de caoutchouc était venue parer toute hésitation de votre part en cet instant aussi bref que crucial. Puis vous vous aperceviez généralement que ce qui vous avait poussé n'était autre qu'un solide gaillard, dont la logique l'avait mené à la conclusion qu'il n'avait pas besoin de payer tant qu'il adhérait d'assez près à celui qui l'aiderait sinon malgré lui du moins inintentionnellement à resquiller. Il serait mal vu de préciser à quel profil physique il se rattachait, ce serait déplacé.

En quelques décennies, on est passés de la tolérance du resquillage à la tolérance de la dictature de la mort sur toute place publique. Mais il se peut qu'une remise en question en profondeur s'opère. On commence enfin à comprendre que des synagogues aux salles de concert en passant par les rédactions de journaux engagés, il n'y a qu'un pas pour s'en prendre à n'importe qui même s'il ne sort que cinq minutes de chez lui pour se rendre à son parking et récupérer sa voiture, et, allez savoir, pour que le danger surprenne jusqu'à ceux qui ne sortiraient plus, éviteraient de passer devant leurs fenêtres ou les blinderaient, comme nous l'avons vu il y a quelques années dans les troubles entre les Tchétchènes et les Russes, les premiers ayant provoqué l'implosion d'immeubles d'habitation en déposant des charges sous des cages d'escaliers.

Et alors, comme le fit remarquer si pertinemment le Premier ministre israélien, passé maître dans l'art du discours et de l'argument, il faut désigner le terrorisme islamisme par son nom, et ne pas se leurrer quant à ses visées planétaires, selon lesquelles tout ce qui n'est pas soumis à l'hégémonie musulmane n'a pas droit à la vie. Quelque deux mois après le Bataclan, le président français a remercié Israël pour sa coopération contre le fléau qui commence enfin à être reconnu comme mû par l'aspect le plus haineux et destructeur que l'humanité ait jamais porté. Mais cela va-t-il se confirmer à la longue ?

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vu-sous-cet-angle Yéochoua Sultan
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