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17 juillet 2015 5 17 /07 /juillet /2015 13:25
Gaza, dix ans déjà ; ou comment la menace et la violence paient. Mais à qui appartient la terre ?

S'en prendre aux faibles pour la paix

Paradoxalement peut-être – le paradoxe n'est qu'apparent – un constat s'établit : parce qu'on n'aime pas la violence, on pactise avec elle. Il y a dix ans, quelque huit mille citoyens étaient expulsés de leur foyer. On frappa à leur porte, et on leur annonça manu militari qu'ils disposaient de quelques minutes pour emballer leurs effets les plus précieux et décamper. Comme le pouvoir qui ordonna cet agissement s'y attendait certainement, il n'y eut pas d'indignation, d'imploration des droits de l'homme et tutti quanti.

Quand ces habitants déracinés, jusqu'aux jeunes allaitantes ou alitées, furent chargés dans des bus qui les arracheraient pour toujours de cette terre vidée, nettoyée ethniquement de leur présence, les caméras et commentateurs le consignèrent d'un œil enchanté qui considérait qu'enfin ces entêtés s'adoucissaient et acceptaient de passer par quelques désagréments strictement personnels dont ils ne devaient pas faire tout un plat, puisqu'enfin ils avaient compris, en y étant un peu forcés, les bienfaits de l'ère de paix qui allait s'ouvrir et dont l'empêchement n'était provoqué que par eux.

Quant à leurs champs, à leurs vergers et à leurs cultures, des journalistes attendris à la vue du spectacle de ces mangues à perte de vue qui ne demandaient plus qu'à être cueillies, avaient une pensée profondément humaine, un large sourire engloutissant une larme détachée de leur œil avide : «Quelle merveille! Enfin ces pauvres habitants de Gaza vont pouvoir se nourrir dans ce paradis qui revient pour eux sur la terre.» Les moins que rien qui se faisaient expulser valaient bien qu'ils eussent travaillé pour ce pillage.

Le paradis pillé reste-t-il un paradis ? Petit rappel d'un parallèle

De ce pillage, il ne resta plus rien. Dans certains contextes, on appelle cela une razzia, et après la razzia, l'herbe ne repousse pas. C'est sûr : les Juifs profitaient de la richesse du lieu, ils en privaient les autres. Que l'on me cite un seul cas où cette civilisation islamique et incivile aurait hérité du labeur d'autres civilisations, colonisatrices, exploiteuses, occupantes, bien sûr, pour entretenir à son tour cette richesse. A ce propos, il serait loin d'être inopportun de citer un exemple placé sous les yeux et le nez de la civilisation occidentale, de l'Amérique à Israël, en passant par la France, mais qu'une pensée prêt-à-porter totalitaire empêche d'apprécier sous un autre angle que le sien : soit l'Algérie. Terre marécageuse et insalubre, les Français la drainèrent, y bâtirent des ports et des ponts. Ce fut l'un des départements les plus riches et prospères de leur pays, d'où s'exportaient entre autres des agrumes et du blé. Les jaloux et envieux disaient : «Ils nous exploitent, ils parasitent nos richesses, mangent notre patrimoine». Honnêtement, quelqu'un a-t-il entendu parler d'une grande puissance nord-africaine répondant au nom d'Algérie? En revanche, sans trop chercher à spéculer ou à mettre Paris en bouteille, on peut affirmer que si l'Algérie avait fait sécession en se séparant du pouvoir central basé à Paris, elle n'aurait rien eut à envier aux Etats-Unis qui s'étaient coupés de l'Angleterre, haut fait historique qui devrait revenir en mémoire à tout client des galeries parisiennes qui portent le nom de l'officier et marquis du Motier, dit La Fayette, de ce héros des deux mondes, comme on l'appela, et qui leur donna un fameux coup de pouce. Au cours de la grande vague de décolonisation, donc, l'Amérique du Nord est restée en dehors de cette affaire, et ainsi aurait pu être le sort de cette Afrique du Nord, où un sang français renouvelé eût pu prendre le pas sur le sang fatigué du continent nordique.

Chasser les civilisations travailleuses et prospères, ou comment tuer la poule aux œufs d'or

ais revenons à nos moutons. Prendre en grippe les civilisations travailleuses en pensant que favoriser les partisans de la politique de razzia fera avancer les choses devrait servir de modèle et de leçon pour comprendre ce qui se passera par la suite. La Fontaine l'avait prédit sans savoir peut-être quatre siècle en avance avec précision ce qu'il voyait, en couchant sur le papier la fable de la poule aux œufs d'or. En un mot, un pauvre hère était devenu riche avec une poule qui, chaque matin, pondait un œuf en or. Notre homme se mit à réfléchir, et sa sagesse inspirée par la paresse lui fit penser que la poule l'appauvrissait : «Comment, se dit-il dès qu'il eut tout compris. Je devrais laisser cette poule garder en elle tout cet or et me contenter de ce qu'elle daigne m'accorder au compte-goutte? » Bref, il s'empara d'elle et la tua. Inutile de dire qu'il ne trouva pas ce qu'il escompta.

La Fontaine aurait tout aussi bien pu prendre une poule normale, pondant ses trois cent soixante cinq œufs par an. Mais, dans ce cas, il manque le facteur de l'envie et de la cupidité pour corrompre l'entendement.

Ce que n'avait peut-être pas prévu le moraliste, c'est qu'un temps viendrait où tuer la poule aux œufs d'or ne serait plus si désastreux, où la chute de l'histoire ne consisterait plus en une retombée dans la décrépitude, avec un individu bien puni. Non, aujourd'hui, vous pouvez tuer la poule aux œufs d'or. On vous en donnera tout de suite une autre qui pondra du platine.

La productivité de l'Algérie ne changea ni de main ni de poche. L'exportation ne vint pas enrichir les ex spoliés. Elle stoppa net. Le pays redevint inculte ? Qu'à cela ne tienne, il suffit de suivre le pied noir jusque dans son ancienne patrie et l'or de la richesse africaine qui laissait de succulentes miettes aux autres autochtones, se transformera en platine d'un pays tout d'aides sociales. Et là, il n'y a plus rien à craindre : le Français est chez lui, et en principe il ne partira plus. Et si on tire trop sur la ficèle du platine? Aucun souci à se faire : ce sont eux qui détiennent la planche à billets, ils n'auront qu'à en imprimer s'ils risquent d'être à court! Sans compter que jamais la France ne s'autorisera à exiger de l'ex colonisé de ne pas devenir colonisateur à son tour. Il y a pour le prévenir tout un vocabulaire nouveau, substrat d'un code pénal reconverti et adapté. Le Français ne peut rien dire, c'est la loi ! Et si le Français s'en allait ? Et si ses billets, même non falsifiés, se mettaient à ne plus valoir que le papier de l'impression ? Allons, fi de ce pessimisme ! Qui parle de tuer la poule aux œufs de platine ? On lui demande simplement de pondre à un rythme plus soutenu !

Ah, les mangueraies de Gaza !

Et pour les mangueraies de Gaza? Le sable les a enfouies? Une fois encore : qu'à cela ne tienne! Entre l'aide internationale et l'aide israélienne, Gaza est devenu un vaste camp de vacances à ciel ouvert. Les camions ont cassé les routes des régions d'Eshkol et de Kerem Shalom, tellement ils étaient chargés.

Pour ce qui est d'Israël, on pourrait pour un peu parler d'une morale partie d'Israël et revenue après métamorphose. Morale boomerang : se soucier de son prochain et refuser de le voir dans l'indigence – texte original dans la Torah d'Israël : «et ton frère vivra avec toi» – s'est transformé en revenant d'Europe en un souci pour un prochain qui pourra n'être autre qu'une civilisation ennemie que l'on viendrait choyer au détriment de ses propres frères, formule d'une morale ré-adoptée par Israël qui mettra un point d'honneur à se vanter de ce nombre de camions de vivres et de tous produits, acheminés quotidiennement pour entretenir et empâter les lanceurs de bombes.

La logique de tendre la deuxième joue, la troisième et la quatrième, et ainsi de suite jusqu'à ce que l'ennemi, pris de remords, embrasse la main de son bienfaiteur. Si tendre l'autre joue provient bien de la Bible hébraïque d'Israël – le vrai pas le Verus – elle ne consiste pas en un commandement mais en un triste constat imposé par les vicissitudes de l'exil : «Qui tend sa joue à celui qui le frappe se rassasiera d'opprobre» (Lamentations III, 30). Et c'est l'amendement des égarements, la prière pour la rédemption, et la pitié divine qui feront que «cent d'entre vous poursuivront une myriade» (Lévitique XXVI, 8), lorsque l'on sera prêt à surmonter les causes de cet opprobre. Cherchez l'erreur !

Certes, l'on oublie l'adage de nos Sages : «trop de mansuétude envers l'ennemi finit par devenir de la cruauté envers les bons» (Midrash Tanhouma, section Meçora, 1 ; Yalkout Chimoni, chapitre 15). On commence par se dire que le summum de l'empathie désintéressée ne peut s'exprimer que par la pitié pour des personnages nocifs, puis on oublie les siens. Ainsi, sous les ponts, en Europe, vous trouverez plus d'Européens délaissés par leur société que d'immigrants fraîchement arrivés. Les gouvernements et parlementaires votent d'urgence des amendements pour prendre au plus vite en charge les mouvements qui fuient massivement l'Afrique et l'Asie. Les émules de la morale deviennent les mules de l'excès. Et en Israël, ce retrait de Gaza, cette expulsion des Juifs au profit de populations qui les haïssent a déjà mis à trois reprises tout un pays paisible sous les feux de milliers de bombes.

Ceci ne veut pas dire que l'on soutiendrait l'ennemi

Il serait tentant, mais en même temps simpliste, de résumer l'affaire de Gaza de la façon suivante : les Juifs veulent Gaza, cette ville fait partie de leur patrie tout autant que de leur patrimoine – voir le célèbre chant du shabbat, Ya Ribon Alam, du rabbin Nadjara, décédé en 1628 à Gaza – ; les Arabes veulent Gaza, ça fait partie de leur programme mondial. De là, chaque camp aurait tendance à vouloir s'y installer et à en éloigner l'autre. Or, que fait le gouvernement israélien, qui en principe doit prendre partie pour les siens? Il renvoie les Juifs. A première vue, donc, il se met du côté de l'ennemi et trahit les siens.

La paix est la sœur de la justice

En réalité, cette attitude répond, comme nous l'avons évoqué au début de ce développement, à un trait de caractère bien humain. En présence d'un différend, que l'on soit interpelé en tant que juge ou trancheur, on aura tendance à vouloir s'attirer les faveurs du plus violent, du plus vindicatif. Et c'est précisément cette aspiration à la paix qui motive cette tendance. Inconsciemment, on a le sentiment qu'en contentant le violent, on parviendra à désactiver sa vindicte. Et l'autre, le paisible, on s'attend à ce qu'il se résigne, qu'il essuie l'injustice avec retenue. On est donc prêt à renoncer au principe de justice, en d'autres termes à se lancer dans des sacrifices, des compromis. (Le compromis n'est-il pas le garant de la concorde humaine?) On renonce à son bon droit, mais le plus souvent au droit d'un tiers plus faible, car on se dit que la paix vaut bien quelques sacrifices. C'est oublier l'indissociabilité de la justice et de la paix : «la justice et la paix s'embrassent» (Psaumes LXXXV, 11), surtout lorsque le contexte du même chant s'ouvre sur la restauration des ruines de Jacob enfin réparées.

Chamberlain, grand adorateur de la paix

Ce principe d'indissociabilité a été fort bien exprimé en son temps. L'acharnement à provoquer la fission entre la justice et la paix a provoqué un éclatement à l'échelle mondiale. Churchill aurait dit : «Vous avez renoncé à l'honneur pour éviter la guerre. Vous aurez le déshonneur et la guerre». L'honneur consistant ici à l'attachement à la valeur morale de justice, et le déshonneur à la brader. Voyons comment ça fonctionne. Il serait sans abus de langage injuste de taxer une Europe occidentale épuisée par une longue période de guerres (1880, 14-18) de prendre fait et cause pour l'Allemagne nazie en désavouant la Tchécoslovaquie. Ce qui entre en jeu, c'est la recherche du calme. Mieux vaut ne pas être pris en grippe par un dictateur agité. Jetons du leste, donnons du mou et nous irons loin. Le braquer ne fera que nous précipiter dans les bras d'une énième guerre. Si, en effet, dans un premier temps, les termes du traité de Versailles consistant à engager l'Allemagne à ne pas attaquer à l'Ouest ont été respectés, ce ne fut que pour mieux renforcer ses assises et resserrer l'étau sur une France totalement désemparée de ne pas avoir pris les devants.

De quelle manière retrouvons-nous cette démarche dans le «retrait» d'Israël de Gaza? A partir du moment où des considérations de quantité l'ont emporté sur des questions de principes. Quand on nous a rétorqué : «Mais les Juifs sont moins de dix mille, alors que les Arabes sont au nombre d'un ou deux millions!», c'est qu'on a refusé de considérer la juste aspiration du peuple juif à recouvrer sa Palestine. On a aussi refusé de considérer que dans le partage régional entre les Juifs et les autres, ceux-là sont largement lésés ; et si l'on considère leur éviction de toutes les terres occupées par des pays devenus arabes, on peut envisager dans sa juste dimension le piétinement du principe de justice. D'autre part, ni les sources bibliques, ni les preuves d'une présence juive même récente à Gaza n'ont fait renoncer à leurs desseins les partisans du «redéploiement». Pour rien au monde ils n'auraient voulu envisager seulement de déplacer les populations arabes trop lourdes et trop violentes, ou affronter une communauté internationale trop débordante d'empathie pour les organisations terroristes et les populations qui les produisent.

Le résultat, on le connait : les moins de dix mille Juifs ont gardé les séquelles du traumatisme de ce qui a été vécu comme une trahison. Pour la plupart, ils ont été relogés. Certains ont même vécu la bénédiction biblique : «à la mesure de son oppression, assurément il se multipliait et s'étendait». Netzarim, de soixante-dix familles avant l'expulsion, s'est changée en deux importantes communautés, regroupant des centaines de familles, entre le nouveau village de Bené Netzarim dans le Néguev et le groupe reconstitué dans la ville d'Ariel en Samarie. Mais Israël a aussi vécu trois guerres, et s'est avili en se soumettant sans fin aux chantages d'un des groupes inhumains les plus vils de la terre, libérant des tueurs par milliers pour récupérer des otages ou des corps en otage.

Reconnaître et réparer ses torts

Et la réparation : «qui reconnaît et abandonne sera pris en pitié» (Proverbes, XXVIII, 13). Celui qui reconnaît ses torts et se montre prêt à ne pas les réitérer s'approche du principe du repentir, de la téchouva. Le commandant qui a pris en charge l'expulsion des civils, Guershon Hacohen, s'est exprimé ce mois-ci dans le cadre d'une série d'émissions venant faire le point dix ans après. Il a reconnu ses torts : le désengagement a été une erreur. Mais il ne les a pas désavoués : il lui fallait absolument obéir aux ordres. Il faudra reconnaître l'erreur et la faute pour que l'enfer de Gaza redevienne le paradis dont Goush Katif en a si bien représenté l'esquisse. Cette vie de paradis, où furent goûtés les fruits exquis du retour d'Israël, devra reprendre. Cette justice relève de la paix.

Et pour l'Europe ?

Il lui faudra s'aligner sur un principe unificateur : en reconnaissant le droit d'Israël, le Palestinien de l'histoire, sur son sol, elle pourra sans complexes réaffirmer son droit sur l'Europe. Car si le Juif n'est pas palestinien, après tant de milliers d'années d'histoire, alors a fortiori, le Français n'est plus gaulois ni l'Anglais britannique. Après tout, se disent les Européens qui ont perdu toute conviction, les immigrés africains viennent d'ailleurs, mais nous, ne venons pas aussi d'ailleurs? Mais alors, s'il en est ainsi, pourquoi est-il si évident que l'Algérie appartiendrait aux actuels Algériens? Si les Français qui y vécurent étaient venus d'ailleurs, peut-être en fut-il de même pour ceux qui les y précédèrent et leur succédèrent. Et les États-Unis? Sont-ils la terre des Américains d'aujourd'hui ou celle des Amérindiens? Et eux-mêmes, certains anthropologues ne les ont-ils pas rattachés à une origine située dans la lointaine Mongolie? Ou, plus généralement : d'où vient l'homme ? Toute idée bien ancrée et bien acquise qui attribue telle terre à tel groupe risque de se retrouver bien désarçonnée à la vue de lithographies vieilles d'un siècle, ou deux tout au plus, pour constater qu'elle était désertique. Les gravures de Bethlehem de la fin du XIXème siècle montrent de toute évidence que la terre n'a été occupée par aucun groupe pendant l'absence d'Israël : «et la terre demeurera déserte pour ses ennemis» (Lévitique XXVI).

Il ne reste plus qu'à reconnaître la dimension para-historique du partage de la terre, et bien entendu avant tout du don de la Palestine au peuple d'Israël, comme le souligne Rachi dans son premier commentaire de la Genèse (I, 1) : si la Torah, qui est un code de lois, commence par la création du monde, c'est pour nous dire que son Créateur en dispose et la répartit selon son bon désir. Ce n'est qu'en le reconnaissant que le monde libre renforcera ses bases terrestres.

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vu-sous-cet-angle Yéochoua Sultan
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