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9 janvier 2014 4 09 /01 /janvier /2014 18:55

Sacrifier Dieudonné pour sauver l'antisémitisme ?

On peut considérer sous deux angles distincts l'idée que le comique de service est une sorte de bouc émissaire. La première position, et c'est celle de ses fans et autres supporters, exige qu'il soit innocenté, réclame pour lui le droit de répandre son venin au nom de la liberté d'expression. La seconde, et nous nous y attarderons ici, considère que ce qui est dans un état de putréfaction avancée ne rend pas pour autant ce qui l'est moins digeste.

J'avais lu, enfant, un article1 sur la méthode suivie par les éleveurs de bétail d'Amérique du Sud afin de traverser un cours d'eau infesté de piranhas. Le troupeau interrompt d'abord sa progression et stationne sur la rive. Puis, les hommes font entrer dans l'eau un unique animal, de préférence malade, ou de moins bonne qualité que le reste du cheptel bovin. Au bout d'un moment, l'eau devient rouge, ce qui veut dire que la curée est bien entamée, et ce n'est qu'alors que le troupeau, les chevaux et les cavaliers peuvent traverser et arriver sains et saufs de l'autre côté. Cette pratique existe-t-elle vraiment? Peut-être bien. Ce qui est intéressant, en tout état de cause, c'est le message qui s'en dégage, dans la mesure où nous pourrons la considérer comme une métaphore. N'y a avait-il qu'une seule bête pour que tous les poissons carnassiers ne s'intéressent qu'à elle?

Lorsque des policiers enquêtent suite à une découverte macabre, d'un style cher à un certain P.B., et dont il délecte littéralement ses auditeurs d'abord moroses, considèrent-ils qu'un élément extrait d'un tout représenterait lui-même ce tout? Explication : un jour, un éboueur prévient la police. Il a trouvé un pied humain dans une poubelle. La trouvaille est transmise aux laboratoires, et les enquêteurs remontent la filière, identifient le propriétaire, dont l'absence avait intrigué l'épouse, mais aussi l'assassin, un «ami» de la victime, de la catégorie d'amis desquels il vaut mieux observer ses distances. Ce pied faisait partie d'un tout, et est resté le témoin très gênant pour le tueur qui aurait bien aimé le voir disparaître avec tout le reste, mais qui avait quelque part mal calculé son coup.2

En langage courant, on peut parler aussi de la partie visible de l'iceberg. Qui voit un monticule de glace flotter sait qu'il y a sous la surface de l'eau une masse énorme de glace, éminemment plus dangereuse pour la navigation que le morceau de glaçon émergeant, poussé par la flottaison. Pour le cas Dieudonné, c'est exactement la même chose. Il est ce bœuf malade, ce pied ramassé sur un tas d'immondices, ce morceau de glace flottante.

La première réaction que nombre d'entre nous avons eu en apprenant la vive détermination des pouvoirs de lui museler le bec, nous suggérait de saluer l'initiative des ministres et des pouvoirs publics contre ce propagandiste qui remet l'antisémitisme «normal» au goût du jour. Nous aurions certes eu raison de nous réjouir si nous avions assisté au début d'un travail de fond, commençant par s'occuper du bœuf isolé avant de s'attaquer au troupeau, examinant le pied pour mieux identifier le corps et le tueur de ce corps, ou considérant les mensurations de la masse au-dessus de l'eau pour mieux appréhender la montagne de glace qu'elle cache…

Laissons à présent de côté toutes ces paraboles, et venons-en aux faits. Nous nous serions attendu à ce que, tout comme la décision de justice a été corrigée concernant le comique consternant – qui dans un premier temps avait vu sa liberté «artistique» reconnue avant d'être condamné en cassation – la décision de couvrir la chaîne de télévision française et ses charlatans de l'info soit, elle aussi, annulée.

Ou alors, pour reprendre nos images ci-dessus, le bœuf malade est la continuité du troupeau, le pied celle de l'homme, et le volume de glace émergée celle de la masse immergée. Le faux reportage sur la mort de l'enfant assassiné par les méchants sionistes, c'est-à-dire Juifs en pays indépendant, est la cause de la recrudescence de l'antisémitisme, alors que notre comique n'en est qu'un rejeton opportuniste. Et, au même niveau, les tractations hyper médiatisées visant à interdire et la filière de la viande cachère au nom de la lutte contre la souffrance animale infligée par les Juifs, et la circoncision au nom du respect cette fois de la souffrance humaine, toujours imputable aux Juifs, sont fort probablement le déclencheur qui a permis audit comique de passer de l'antisionisme (où il s'était un moment cantonné), forme moderne et louable de l'antisémitisme, aux allusions sur les chambres à gaz, vestiges d'un antisémitisme d'une version caduque et hautement condamnable.

Au cours de l'un de ses procès, ledit Dieudonné  s'était pour ainsi dire presque excusé en admettant qu'il n'avait pas au préalable saisi cette nuance : il aurait déclaré en juillet 2005 : «… je ne prononce pas le mot juif. Après mes différents procès, j’ai compris qu’il pouvait y avoir interprétation sur ce mot alors que sur sioniste, il n’y a pas d’interprétation possible»3.

Intéressant. En d'autres termes, l'antisémitisme ne peut s'étaler dans toute sa fétidité que s'il se réclame de la propagande antijuive moderne, mais surtout pas de la propagande antijuive classique. Accuser à peine indirectement les Juifs de Paris de la mort d'un enfant pseudo palestinien, et les agresser dans la rue pour venger ce pauvre enfant, c'est une action louable. Mais les accuser de la mort de Jésus ou d'un enfant chrétien, pour aller les pourchasser dans la rue ou ailleurs, fera se dresser sur la tête les cheveux de tout les bienpensants épris de justice. A propos, qui fut ce politicien français qui avait mollement condamné les agressions contre les Juifs en France en se montrant compréhensif envers la violence, arguant que les Juifs devraient moins systématiquement soutenir Israël?

Donc, effectivement, le mot Juif prête à interprétation, c'est-à-dire à différentes opinions, dans la mesure où l'antisémitisme classique ne fait pas que des adeptes, alors que le mot sioniste fait une quasi-unanimité de partisans. En poussant l'argument à peine un petit peu plus loin, on peut affirmer sans se tromper que pour que le mot sioniste se mette à prêter à interprétation, il faudrait d'abord qu'une deuxième Shoah se produise à l'encontre des Juifs citoyens d'Israël. Mais, comme l'avait dit le grand rabbin de la nation israélienne en voie de renaissance, le Rav Isaac Halévi Herzog4, répondant en 1941 à Roosevelt, qui lui avait proposé de rester en Amérique pour échapper au nazisme en route par la Libye pour la terre d'Israël : «D. nous a certifié qu'il n'y aurait pas de troisième destruction de l'Etat juif.»

Il reste cependant une autre option qui pourrait mettre en difficulté l'antisémitisme moderne et le désavouer aux yeux de l'opinion : montrer qu'il ne s'agit tout bonnement que d'un prétexte pour relancer l'ancien. Or, pour ce faire, il faut un témoin. Dieudonné est ce témoin, qui devient de plus en plus gênant et qu'il convient de faire taire. Effectivement, c'est un comique. Et que fait le comique? Il révèle par des petites observations, des remarques bien ajustées, le petit engrenage tordu comme une roue voilée d'une immense machine réglée au cordeau, et il tourne en dérision ce que le pouvoir veut faire passer pour sérieux. Il met les pieds dans le plat. Et ces pieds nous font remonter jusqu'au corps d'un pouvoir judiciaire, politique et étatique, qui n'a aucune envie d'être démasqué. Car plus qu'il se moque des Juifs, le comique dit tout haut ce que le pouvoir évite de penser tout bas. Il lance entre les lignes à la figure du système : «Mais allez-y! Mettez-vous à l'aise! Pourquoi vous limiter au narratif antisioniste? Il y a tellement d'autres raisons de haïr les Juifs!» Mais ça, le pouvoir (du moins pour l'instant) n'en veut pas.

Pendant que nous y sommes, profitons-en pour rappeler que l'un des thèmes de délectation de l'antisémitisme à l'ancienne en Europe et très contemporain dans le monde arabe – où «Mon Combat» est un bestseller qui ne tarit pas, consiste à comparer les Juifs aux rats. Or, avec une aliya de France en augmentation constante, (avec un score de 3120 pour 2013 contre 1916 l'année d'avant, derniers chiffres du ministère de l'Aliya) lançons un appel au ministre français:

«Bravo pour votre action contre le comique qui décomplexe la haine antisémite, mais ne vous arrêtez pas là. Enderlin, Dieudonné, même combat! Remontez la filière et neutralisez tout le corps fétide de la propagande, qui déprécie Israël en louchant sur les Juifs de votre pays. Remontez jusqu'aux présentateurs des journaux et émissions télévisés orientés, jusqu'aux censeurs qui n'ont jamais permis à P. Karsenty de présenter ses travaux démontrant l'évidence de l'intentionnalité de l'incitation à la violence antijuive, quitte à remonter au sommet de la pyramide du pouvoir et à décontaminer le système du virus de l'antisionistosémitisme. Alors seulement nous pourrons nous dire qu'il y a en France une volonté sincère et renouvelée de lutter contre l'antisémitisme et non pas une simple manœuvre d'élimination ciblée du révélateur de tout ce qu'il peut y avoir de pourri dans votre royaume. Car, M. Le ministre, les "rats" quittent le navire! Et en bon navigateur, vous savez ce que ça veut dire. »

  1. La vie privée des animaux, Les animaux d'Amérique du Sud, Hachette, 1973.
  2. Pierre Bellemare, les enquêtes impossibles, Youtube.
  3. M’Bala, M’bala propagateur de haine, multirécidiviste…. Voir l'article et citation de C. Léoni, présidente de SOS racisme, à lire sur www.israel-flash.com/.../dieudonne-soral-et-gouasmi-l...
  4.  Fleur de Feu, pensées sur la Paracha, édition Sifriat Hava, 5755. du rabbin C. Aviner : «Citons à ce propos un épisode fort intéressant datant de l'époque du Rav Itzhak Halévi Herzog, premier grand rabbin de l'Etat d'Israël renaissant,  et également le grand rabbin ashkénaze du Yishouv pendant la Shoa (…)  en l'année hébraïque 5701 (1941) pour tenter de faire pression sur de très hautes personnalités du monde occidental afin qu'elles puissent contribuer  à sauver les communautés juives placées alors sous le joug nazi. (…) Malheureusement, (…) il ne parvint guère à secouer l'indifférence criminelle des Occidentaux (…) Tout au plus à Washington, le président Roosevelt lui déclara : « Monsieur le grand rabbin, restez donc aux Etats-Unis ! Ne retournez pas en Israël car la Terre sainte sera, sous peu, elle aussi conquise par les Allemands !» A cela, le Rav Herzog répondit : « Nos prophètes ont mentionné deux destructions, et non pas une troisième !» (cf. Am levadad yishkon, p. 16). En effet, à cette époque, le général Rommel se trouvait aux portes d'Eretz Israël, et il ne faisait plus aucun doute que dès leur entrée dans le Yishouv, les Allemands massacreraient sans pitié l'ensemble de la population juive d'Israël. Un projet qui risquait cependant de leur être ravi puisque le grand mufti (…) Amin el-Husseini (…) avait déjà appelé tous ses fidèles de l'islam à massacrer eux-mêmes les Juifs le jour où les Allemands entreraient dans la ville sainte. (…) Cependant, l'armée de Rommel fut, comme on le sait, stoppée dans les sables égypto-libyens, aux portes de la Terre d'Israël.»

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